Entretien avec le Dr Hans Seesaghur, spécialiste des affaires internationales et sinologue
Quatre accords bilatéraux stratégiques, signés avec la Chine, l’Inde, la Turquie et les Émirats arabes unis, étaient censés dynamiser les exportations mauriciennes. Mais si les importations en provenance de ces pays s’envolent, nos ventes à l’étranger restent timides. Pour le Dr Hans Seesaghur, ancien Chef du Bureau de représentation de l’EDB à Shanghai et ex-Conseiller économique à l’Ambassade de Maurice à Pékin, le problème est clair : manque d’intelligence économique, absence de stratégie africaine et réseau diplomatique trop réduit.
Journal du Dimanche (JDD) : Quels sont, selon vous, les accords bilatéraux les plus sous-exploités par Maurice ?
Hans Seesaghur (H.S.) : Pour être franc, aucun de nos accords actuellement en vigueur n’est pleinement utilisé pour stimuler nos exportations. Les deux accords de libre-échange avec la Turquie et la Chine, le CECPA avec l’Inde ou encore le CEPA avec les Émirats arabes unis restent largement en-deçà de leur potentiel. Les cadres juridiques sont là, mais la réalité des flux montre que nos exportations stagnent alors que les importations venues de ces pays progressent. Le problème, c’est l’absence d’une intelligence économique solide et structurée, capable de décrypter et d’anticiper les dynamiques de marchés aussi vastes et concurrentiels.
JDD : Pourquoi Maurice peine-t-elle à tirer profit de ces accords ?
H.S. : Nous commettons l’erreur de nous comparer à Singapour, un pays qui évolue dans une configuration totalement différente. Singapour n’est pas seulement un signataire d’accords commerciaux : c’est un hub logistique mondial, doté d’une forte capacité industrielle et technologique, et d’une diplomatie économique extrêmement active. Chez nous, la signature d’un accord reste trop souvent un acte symbolique. Or, pour qu’il soit utile, il faut le traduire en actions concrètes : investir dans la formation et les compétences, renforcer notre appareil de production, moderniser les infrastructures, accroître notre capacité exportatrice et déployer une diplomatie économique performante. Un accord commercial ne se résume pas à l’alignement des tarifs douaniers : c’est un outil qui doit être nourri par des réformes structurelles.
« Il faut des investissements massifs dans la connectivité, des dispositifs efficaces de facilitation des échanges »
JDD : Ces accords étaient présentés comme un moyen de relier l’Asie et l’Afrique. Est-ce vraiment possible ?
H.S. : Sur le papier, c’est séduisant. Dans la pratique, on est loin du compte. Relier deux continents aussi immenses, aux cultures et aux économies si diverses, demande bien plus qu’un texte signé. Il faut des investissements massifs dans la connectivité, des dispositifs efficaces de facilitation des échanges, et surtout une présence diplomatique solide, avec des sections économiques capables d’agir rapidement et efficacement. Le problème, c’est que notre fameuse “Africa Strategy” est inexistante. C’est un slogan vide, sans plan, sans marchés cibles, sans dispositif d’intelligence économique. Pendant ce temps, nos partenaires avancent : la Turquie compte 44 ambassades sur le continent, la Chine 53, l’Inde 45 et les Émirats arabes unis 24. Nous, nous n’en avons que cinq.
JDD : Que faudrait-il faire pour redonner vie à ces accords ?
H.S. : Il faut commencer par une présence économique réelle dans les pays concernés, avec des équipes qui connaissent le terrain, parlent la langue et comprennent les réalités locales. Ces représentants doivent avoir les moyens financiers et humains d’agir, avec des objectifs clairs sur plusieurs années, et travailler en lien constant avec les autorités commerciales du pays hôte pour lever rapidement les obstacles. À partir de là, on peut identifier quelques produits à forte valeur ajoutée sur lesquels concentrer nos efforts, mener des études de marché sérieuses et planifier des actions de promotion ciblées. C’est une approche progressive, qui vise à consolider d’abord l’existant, à renforcer la notoriété du “Made in Mauritius”, puis à introduire progressivement de nouvelles offres.
« Nos exportations vers la Chine ont atteint 36 millions USD cette année-là, dont 17 millions en produits d’origine mauricienne, un record historique »
JDD : Vous avez déjà mis en place cette méthode ?
H.S. : Oui, en Chine. En 2021, avant de prendre mes fonctions à Shanghai, j’ai posé une question simple : dans quelles provinces exportons-nous nos produits ? Personne n’avait la réponse. J’ai donc entrepris une analyse approfondie. La Chine, c’est 34 provinces, plus de 2 000 ports… Il fallait savoir où concentrer nos efforts. Nous avons ciblé trois provinces et deux produits mauriciens capables de répondre à une demande réelle. Résultat : malgré la pandémie, nos exportations vers la Chine ont atteint 36 millions USD cette année-là, dont 17 millions en produits d’origine mauricienne, un record historique. Cela prouve qu’avec une stratégie claire et du travail sur le terrain, on peut obtenir des résultats très concrets, même avec des moyens limités.
JDD : L’AGOA arrive à échéance en septembre 2025. Pensez-vous qu’il sera renouvelé ?
H.S. : Honnêtement, j’en doute. Le contexte politique et commercial aux États-Unis évolue vers plus de réciprocité. Et la Chine a déjà anticipé, en offrant un accès préférentiel à 53 pays africains. Depuis le 7 août 2025, les États-Unis appliquent un nouveau régime tarifaire : Maurice est désormais taxée à 15 %.
« Il faut agir maintenant, avant que les opportunités ne se referment »
JDD : Que se passerait-il si l’AGOA n’était pas reconduit ?
H.S. : Les conséquences seraient immédiates. En 2024, nous avons exporté pour 234,5 millions USD vers les États-Unis, soit un peu plus de 10 % de nos exportations totales. Les animaux vivants et l’habillement non tricoté en représentent l’essentiel. La fin des préférences tarifaires entraînerait des pertes d’emplois dans les zones franches, une baisse de l’attractivité pour les investisseurs, un creusement du déficit commercial et une pression accrue sur nos réserves de change. Sans compter que les lignes maritimes pourraient être réduites, augmentant le coût et les délais d’acheminement.
JDD : Quel message adressez-vous aux décideurs ?
H.S. : Il faut passer du prestige à l’action. Signer un accord est une chose, mais le transformer en outil opérationnel en est une autre. Cela demande une stratégie claire, des moyens, des compétences et une présence active sur les marchés. Nous devons cesser de nous contenter d’annonces et nous concentrer sur nos capacités réelles et nos priorités économiques. Si nous alignons diplomatie économique, promotion commerciale et logistique, ces accords peuvent devenir de véritables moteurs de croissance. Mais il faut agir maintenant, avant que les opportunités ne se referment.

