« Vini, assizé, nou kozé. » Un café, deux chaises, un camarade qu’on connaît depuis vingt ans. On parle du travail, de politique, des problèmes du ménage. On lâche un nom, une colère, une parole de trop. Rien d’extraordinaire. Une conversation comme il s’en tient tous les jours à Maurice. Sauf que, dans une poche, un téléphone tourne. Et que le camarade, lui, ne vous a pas tout dit.
Quelques heures plus tard, votre voix fait le tour des groupes WhatsApp. Quelqu’un l’envoie à un cousin, qui la transmet à un collègue. Puis elle atterrit sur Facebook. Vous étiez en train de discuter. Vous voilà obligé de vous expliquer devant des gens qui n’étaient même pas là. Le plus amer, c’est de reconnaître la personne à qui vous aviez accordé votre confiance.
Nous en sommes là. On hésite désormais avant de parler, même entre connaissances. Le téléphone posé sur la table attire un regard. Est-il allumé ? Est-ce qu’il enregistre ? On aurait trouvé ces questions excessives autrefois. Aujourd’hui, il suffit d’avoir vu une conversation privée circuler pour y penser. Dans notre petite île, où les nouvelles voyagent déjà vite, le smartphone a donné des ailes au « palab ».
Et il ne s’agit pas seulement de politique. Une dispute dans un couple, un employé qui critique son patron, une femme qui se confie à une amie, un homme filmé après quelques verres : tout peut sortir du cercle privé. Même une plaisanterie entre proches peut devenir une insulte une fois découpée et transmise à quelqu’un d’autre. Ceux qui reçoivent l’extrait, eux, connaissent rarement le début de l’histoire.
Le pire reste l’intimité jetée en pâture. Une relation se termine mal et des photos ressortent. Une vidéo sexuelle circule. Aussitôt, les messages arrivent : « To ena vidéo-la ? Avoy enn kout. » On réclame, on regarde, on transfère. Puis on commente la moralité de la personne exposée. Comme si celui qui distribue son intimité, et ceux qui s’en régalent, n’avaient aucun compte à rendre à leur propre conscience.
Cette humiliation ne reste pas sur un écran. Elle vous accompagne à la boutique, au travail, à la sortie de l’école. Un conjoint doit affronter les regards. Des parents entendent les commentaires. Des enfants peuvent subir les plaisanteries des autres. Pendant ce temps, ceux qui ont partagé le fichier passent à la prochaine affaire. Pour eux, c’était cinq minutes de curiosité. Pour la famille concernée, les dégâts peuvent durer.
Nous aimons dire : « Mo pa kontan rant dan zafer dimounn. » Mais nous ouvrons quand même le message. Nous le renvoyons parfois, avec un petit « guette sa mambala». C’est aussi par nous que l’affaire grossit. Il serait trop facile de tout mettre sur le dos de Facebook. Le bouton « transférer » ne s’actionne pas tout seul. À un moment, quelqu’un décide que cette humiliation mérite un destinataire de plus.
Évidemment, certains enregistrements permettent de montrer des abus que personne ne voudrait autrement reconnaître. Une menace, une pression, une demande suspecte : conserver une trace peut être nécessaire. Mais enregistrer un camarade pour lui tendre un piège relève d’une autre intention. Et diffuser une scène intime n’aide à éclaircir aucune affaire publique. Il faut pouvoir faire cette différence, même lorsqu’on n’aime pas la personne concernée.
Nos téléphones nous rendent service chaque jour. Nous travaillons avec, nous prenons des nouvelles de nos enfants, nous gardons le contact avec la famille à l’étranger. Mais leur place dans nos vies exige un peu de savoir-vivre. Demander avant de filmer. Garder une confidence pour soi. S’arrêter avant de partager. Ce sont des choses simples, que nous semblons parfois avoir oubliées.
Autrefois, on disait de faire attention à ce qu’on racontait : les murs avaient des oreilles. Aujourd’hui, le camarade a un téléphone. Ce serait triste de devoir apprendre à nos enfants qu’avant de parler à quelqu’un en confiance, il faut d’abord lui demander ‘’ hey garde sa telephone la bas ‘’

