Après le drame de Roche-Bois, le Dr Siddick Maudarbocus, addictologue, refuse de réduire l’affaire à la seule consommation de drogues. Pour lui, addiction, troubles psychiatriques, violences familiales et présence d’enfants peuvent former un cocktail particulièrement dangereux. Il plaide pour une détection précoce, une meilleure circulation de l’information et un système capable d’intervenir avant que la crise ne devienne irréversible.
Le drame de Roche-Bois révèle-t-il surtout les limites de notre système de prévention ?
Oui. Nous avons encore tendance à fonctionner dans l’urgence, c’est-à-dire à intervenir lorsque la situation est déjà devenue critique. Or, en addictologie comme en psychiatrie, les événements graves sont souvent précédés de signes. Une consommation qui augmente, un isolement, une agressivité inhabituelle, des troubles du sommeil, de la paranoïa ou encore des changements brutaux de comportement doivent attirer l’attention. Le véritable enjeu est de savoir si nous sommes capables de relier ces éléments avant qu’un drame ne survienne.
Pourquoi est-il si difficile de repérer une situation familiale à haut risque ?
Parce que les différents problèmes sont souvent traités séparément. Un professionnel peut constater une addiction, un autre des violences conjugales, un troisième des difficultés sociales et un quatrième des symptômes psychiatriques. Chacun possède une partie du puzzle, mais personne ne voit forcément l’image complète. C’est précisément cette fragmentation qui peut nous faire passer à côté d’une situation dangereuse. Il faut donc une approche multidisciplinaire et, surtout, un responsable clairement identifié pour coordonner l’évaluation du risque.
Une consommation de drogue suffit-elle à qualifier une personne de dangereuse ?
Non, absolument pas. Il serait médicalement faux et socialement dangereux d’associer automatiquement consommation de drogues et violence. La question doit être beaucoup plus précise : quels sont les comportements observés ? Quels sont les antécédents ? Quelle est la fréquence de la consommation ? Existe-t-il parallèlement des troubles psychiatriques, des menaces ou une perte de contrôle ? C’est l’accumulation des facteurs qui doit faire évoluer notre niveau de vigilance.
« Chacun possède une partie du puzzle »
Les drogues synthétiques changent-elles la nature du problème ?
Elles constituent une préoccupation particulière parce que leurs effets peuvent être imprévisibles. Certaines substances peuvent provoquer une agitation extrême, des hallucinations, de la paranoïa ou une désorganisation importante du comportement. Mais il faut éviter les conclusions simplistes. Si une personne consomme une substance puis présente des symptômes psychotiques, cela ne signifie pas automatiquement que la drogue explique à elle seule son comportement. Il faut analyser la chronologie des événements et rechercher ce qui existait avant la consommation.
Comment les médecins distinguent-ils une psychose liée à une drogue d’un trouble psychiatrique préexistant ?
Il faut du temps et une observation clinique rigoureuse. Nous devons connaître les antécédents, comprendre ce qui s’est passé avant l’intoxication, identifier les substances consommées et observer l’évolution de la personne lorsque leurs effets diminuent. Les témoignages de l’entourage peuvent également être précieux. Une seule évaluation ne permet pas toujours de trancher. La psychiatrie exige parfois plusieurs observations avant de comprendre précisément ce qui se passe.
Lorsqu’un enfant vit dans cet environnement, quelle doit être la priorité absolue ?
La première question doit être celle de sa sécurité. Nous ne devons pas attendre qu’un enfant soit agressé pour considérer qu’il existe un danger. Cela ne signifie pas qu’il faut retirer systématiquement les enfants à leur famille dès qu’une addiction est identifiée. Mais lorsqu’à la consommation s’ajoutent violence, menaces, hallucinations, paranoïa, comportement imprévisible ou perte de contrôle, il faut procéder rapidement à une évaluation. La protection de l’enfant doit être placée au centre de la décision.
Notre système sait-il suffisamment partager les informations préoccupantes ?
Nous devons certainement progresser. Le secret médical et les droits des patients doivent être respectés, mais ils ne doivent pas empêcher les professionnels de communiquer lorsqu’il existe un risque sérieux nécessitant une intervention. Il faut des protocoles très clairs : qui donne l’alerte ? Qui la reçoit ? Qui évalue le danger ? Qui intervient ? Et qui assure ensuite le suivi ? Sans cette chaîne de responsabilités, nous risquons de multiplier les interventions ponctuelles sans traiter le problème dans son ensemble.
« Traiter la dépendance ne suffit pas : il faut soigner la personne dans sa globalité »
La prise en charge d’une addiction doit-elle désormais être indissociable de la psychiatrie ?
Dans de nombreux cas complexes, oui. Une personne peut consommer pour tenter de gérer une souffrance psychologique. La consommation peut ensuite aggraver cette souffrance, provoquer des troubles psychiatriques et entraîner davantage de consommation. On entre alors dans un cercle vicieux. Traiter uniquement la dépendance sans s’intéresser à la santé mentale risque donc de laisser intacte une partie du problème. Il faut pouvoir prendre en charge la personne dans sa globalité.
Que pensez-vous d’une intervention plus précoce, avant même qu’un acte grave ne soit commis ?
C’est indispensable. Prévenir ne signifie pas condamner quelqu’un sur la base de soupçons. Cela signifie évaluer le niveau de risque lorsque plusieurs signaux inquiétants apparaissent. Notre philosophie doit évoluer : il ne faut plus attendre l’acte irréparable pour commencer à se demander si une personne avait besoin d’aide. Plus nous intervenons tôt, plus nous avons de chances de protéger la personne, ses proches et, notamment, les enfants.
La contrainte peut-elle parfois devenir nécessaire ?
Elle doit rester exceptionnelle et strictement encadrée. La liberté individuelle est fondamentale. Un adulte capable de prendre une décision éclairée peut refuser des soins. Mais lorsque l’état mental est profondément altéré et qu’il existe un danger sérieux pour la personne elle-même ou pour son entourage, notamment des enfants, une évaluation urgente doit pouvoir être déclenchée dans le respect du cadre légal. La contrainte ne doit jamais devenir punitive : lorsqu’elle est justifiée, elle doit rester une mesure de protection.
La NADC peut-elle réellement changer cette approche ?
Une structure de coordination peut constituer une évolution importante, mais l’organisation administrative ne suffira pas. Ce qui compte, c’est l’efficacité sur le terrain : la rapidité de l’évaluation, l’accès aux soins, la coordination des services et la continuité de l’accompagnement. Nous devons aussi être capables de mesurer les résultats autrement que par le nombre de personnes prises en charge. Il faut regarder les rechutes, les ruptures familiales, les violences et, surtout, notre capacité à prévenir les situations critiques.
Quelle doit être la prochaine étape pour Maurice ?
Nous devons mettre en place un véritable mécanisme national de détection précoce pour les situations à haut risque. Lorsqu’une même famille cumule addiction, troubles psychiatriques, violence, précarité et présence d’enfants, il faut pouvoir déclencher rapidement une évaluation multidisciplinaire.
La police, les services sociaux, la protection de l’enfance, les professionnels de santé et les structures spécialisées doivent travailler ensemble. Le véritable échec survient lorsque tous les signaux d’alerte existent, mais restent isolés les uns des autres. L’objectif doit être de les réunir suffisamment tôt pour intervenir avant qu’une situation à risque ne bascule dans le drame.

