Sydney Pierre : “Cette crise doit être un électrochoc pour repenser notre modèle touristique”

ByRédaction

May 6, 2026

Dans un contexte international marqué par les tensions au Moyen-Orient et leurs répercussions sur le trafic aérien mondial, le secteur touristique mauricien traverse une nouvelle zone de turbulences. Dépendance aux hubs du Golfe, fragilité des corridors aériens et ralentissement des réservations : autant de défis que décrypte le ministre délégué au Tourisme, Sydney Pierre, dans cet entretien.

Maurice est-elle aujourd’hui trop dépendante des hubs du Golfe, notamment après les perturbations récentes des vols ?

La situation géopolitique actuelle, particulièrement les tensions au Moyen-Orient, a effectivement eu un impact direct sur le transport aérien mondial. Nous l’avons constaté de manière très concrète avec des perturbations majeures dans les opérations de certaines compagnies.

Par exemple, Emirates n’a pas pu opérer normalement durant plusieurs jours. Certains vols n’ont pas pu atterrir, des appareils sont restés bloqués au sol et plusieurs rotations ont été annulées ou reprogrammées. Il faut rappeler que cette compagnie représente à elle seule environ 20 % des arrivées touristiques. Une telle dépendance crée inévitablement une vulnérabilité structurelle.

Cela dit, il est important de nuancer. Le secteur a démontré une capacité d’adaptation rapide. Air Mauritius a augmenté ses fréquences sur certaines destinations stratégiques. Turkish Airlines, de son côté, a renforcé sa présence avec trois vols hebdomadaires supplémentaires pour une période d’un an. D’autres acteurs comme Air France, Kenya Airways ou Air Austral ont également contribué à absorber une partie du trafic.

Face à cette crise, comment les autorités ont-elles réagi ?

Dès les premiers signes de perturbation, nous avons agi avec célérité. Sous les recommandations du ministre de tutelle, une cellule de crise a été mise sur pied. Elle regroupe l’ensemble des parties prenantes : l’Association des Hôteliers et Restaurateurs de l’île Maurice (AHRIM), les compagnies aériennes, la Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA), le Passport and Immigration Office ainsi que des représentants du bureau du Premier ministre.

L’objectif était clair : assurer un suivi en temps réel du trafic aérien, notamment des taux de remplissage des vols (load factor), et coordonner des actions rapides et efficaces. En parallèle, un comité stratégique a été mis en place pour anticiper la basse saison et limiter l’impact économique sur les hôtels et les opérateurs touristiques.

« La relance d’une connexion directe avec la Chine n’est plus une option, mais une nécessité. »

Quelle est la tendance actuelle des réservations touristiques ?

Nous observons actuellement un ralentissement des réservations pour les mois à venir. Ce phénomène est directement lié aux tensions géopolitiques, mais aussi à des facteurs économiques globaux, notamment la hausse du prix du pétrole, qui impacte directement le coût des billets d’avion.

Aujourd’hui, les voyageurs adoptent une approche plus prudente. Ils privilégient davantage les destinations moyen-courrier plutôt que les longs courriers. Or, Maurice reste fortement dépendante du marché européen, qui représente environ 60 % des arrivées.

Il faut également comprendre les cycles de réservation. Sur le marché français, par exemple, les décisions de voyage se prennent en moyenne entre 70 et 90 jours à l’avance. Cela explique pourquoi le mois d’avril est resté relativement stable. En revanche, une baisse est anticipée pour la période allant de juin à août.

La Chine reste-t-elle une priorité ?

Plus que jamais. La Chine représente un potentiel immense encore largement sous-exploité.  Les chiffres sont parlants : en 2014, avec une liaison directe, Maurice accueillait près de 89 000 touristes chinois. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à environ 14 000.

Cette baisse est significative et appelle une réponse stratégique. La relance d’une connexion directe, notamment via des compagnies comme China Southern Airlines, n’est plus une option mais une nécessité pour reconquérir ce marché.

Quels segments touristiques doivent être développés ?

Le segment des “Big Fat Weddings”, particulièrement prisé par la clientèle indienne fortunée, constitue une opportunité majeure. Le MICE (Meetings, Incentives, Conferences, Exhibitions) est également un secteur à fort potentiel pour attirer une clientèle d’affaires internationale.Nous devons aussi cibler les High Net Worth Individuals, capables de contribuer à l’image de marque de la destination. Enfin, le tourisme sportif et culturel représente un axe de développement important pour enrichir l’offre globale.

Que retenez-vous de cette période ?

Cette période constitue à la fois un défi et une opportunité. Elle met en lumière nos vulnérabilités, notamment notre dépendance aérienne, mais elle ouvre aussi la voie à une transformation profonde du secteur. Nous devons accélérer la diversification des marchés, renforcer la résilience de notre connectivité et repenser notre modèle touristique. Maurice a tous les atouts pour réussir cette transition, à condition d’anticiper et d’innover.

« Quel que soit le contexte de son départ, l’histoire retiendra son rôle. »

Venons-en au volet politique : regrettez-vous le départ de Paul Bérenger du gouvernement ?

Paul Bérenger est une figure majeure de la politique mauricienne. Quel que soit le contexte de son départ, l’histoire retiendra son rôle. Personnellement, j’ai travaillé avec lui et j’ai beaucoup de respect pour son parcours. Nous avons partagé une campagne et entretenons de très bonnes relations.

Qui doit occuper le poste de Deputy Prime Minister ?

Cette décision relève entièrement de la prérogative du Premier ministre. Le gouvernement dispose d’un mandat clair jusqu’en 2029, et les nominations s’inscrivent dans ce cadre institutionnel.

Les promesses électorales ne sont pas tenues selon certains critiques…

Le gouvernement est engagé dans un travail de fond important, malgré les contraintes héritées du précédent mandat. Il existe parfois un décalage entre la perception et la réalité. À 16 mois des élections, il est possible de dresser un bilan objectif. Selon moi, ce bilan est solide et défendable, même si le débat politique tend parfois à le simplifier ou à l’exagérer.

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