Depuis plus de deux décennies, le MV Trochetia incarne le lien maritime essentiel entre Maurice, Rodrigues et Agalega. Polyvalent, capable de transporter à la fois passagers et marchandises, il reste le seul navire à pouvoir manœuvrer dans le chenal étroit de Port-Mathurin avec ses cales pleines. Pourtant, ce pilier de la desserte inter-îles semble aujourd’hui au bord de l’asphyxie technique et administrative.
Trois passages en cale sèche en moins d’un an
Le Trochetia a connu une série noire de réparations qui en dit long sur son état de santé. Du 6 octobre au 10 décembre 2024, il a été envoyé au Sri Lanka pour des travaux lourds. À peine remis à flot, une collision à Agalega en février 2025 l’a contraint à une nouvelle immobilisation à Diego Suarez, Madagascar, du 17 mars au 8 avril. La MSCL avait alors justifié l’absence de réparation au CNOI de Port-Louis en évoquant une indisponibilité avant décembre 2025. Enfin, le 6 août 2025, il a de nouveau été placé en cale sèche au CNOI.
Trois arrêts techniques en moins d’un an : rarement un navire de cette importance aura autant inquiété ses usagers et ses observateurs. Comme si cela ne suffisait pas, il a été immobilisé au port de Port-Louis, le 19 août 2025, à son retour de Rodrigues, pour des raisons toujours non expliquées.
Le couperet du 8 octobre
Au-delà des avaries répétées, un calendrier implacable menace. Selon Bureau Veritas, plusieurs certificats cruciaux du Trochetia expirent le 8 octobre 2025. Parmi eux : le Load Line Certificate, le SOLAS Passenger Ship Safety Certificate (avec exemptions), ainsi que des attestations liées à la pollution de l’air, de l’eau et au transport de marchandises dangereuses.
Sans renouvellement, le navire deviendra illégal aux yeux de la réglementation internationale. Les risques sont majeurs : rétention par le Director of Shipping, perte de l’autorisation de transporter des passagers, voire blocage complet des dessertes Rodrigues et Agalega. La responsabilité civile et pénale de la MSCL serait également engagée en cas d’incident.
Cette situation suscite de vives critiques. Pour de nombreux experts, les réparations successives traduisent une gestion en réaction plutôt qu’en anticipation. L’expert maritime Alain Malherbe affirmait dès janvier 2025 que le Trochetia arrivait en fin de vie. La MSCL avait balayé ces propos. Les faits semblent lui donner raison.
Une desserte menacée
Le problème dépasse le Trochetia lui-même. Son navire de soutien, le MV Peros Banhos, ne peut transporter que du fret en quantité limitée et n’est pas habilité à embarquer des passagers. Sans alternative crédible, Rodrigues et Agalega se retrouvent en première ligne d’une crise logistique qui pourrait affecter l’approvisionnement en denrées, médicaments et produits de première nécessité.
L’histoire du Trochetia révèle les failles d’une gestion publique soumise à des arbitrages contradictoires. Derrière la technique et les certificats, ce sont des milliers de familles de Rodrigues et d’Agalega qui s’inquiètent pour leur mobilité et leur approvisionnement. Le 8 octobre 2025 sera une date décisive : soit le navire est remis aux normes, soit il sera contraint de jeter l’ancre pour de bon.

