Les récentes annonces évoquant un ras-le-bol et une frustration croissante au sein du MMM à l’occasion de sa rentrée politique, ont suscité de nombreuses réactions. Des réunions internes ont été convoquées, d’abord au sein de la Top Political Team, puis avec le Bureau politique et le Comité central, afin d’évaluer les réformes sur des sujets sensibles tels que la drogue, les prisons, Air Mauritius, la sécurité et l’Economic Development Board. Cette démarche est parfaitement légitime dans une démocratie. Toutefois, elle soulève une interrogation essentielle : pourquoi ce partenaire gouvernemental majeur choisit-il l’espace médiatique pour exprimer ses états d’âme, alors que des enjeux économiques et sociaux autrement plus pressants attendent des réponses concrètes ?
Le cœur du problème reste économique
Ce qui frappe surtout, c’est l’absence quasi totale de discours sur le coût de la vie et les difficultés quotidiennes du citoyen ordinaire. L’inflation, le logement, l’emploi, le pouvoir d’achat et l’endettement des ménages constituent pourtant les véritables urgences de l’heure. En 2026, la priorité nationale devrait être la démocratisation de l’économie et la réduction d’une concentration excessive de la richesse qui étouffe progressivement le développement du pays.
La situation d’Air Mauritius mérite une attention sérieuse, mais il est inutile de nourrir un climat de panique. La compagnie nationale dispose aujourd’hui d’une équipe de direction compétente et d’une stratégie de redressement crédible. Pendant que l’on s’acharne sur cette entreprise publique, l’essentiel se joue ailleurs : dans une structure économique profondément déséquilibrée, où une minorité prospère pendant que la majorité lutte pour survivre sous le poids d’une dette publique dépassant Rs 525 000 par citoyen.
Le MIC, une occasion historique dilapidée
La pandémie de Covid avait ouvert une fenêtre unique pour corriger ces déséquilibres. Le Mauritius Investment Corporation devait être l’outil de transformation permettant à l’État d’intervenir dans l’économie, de restructurer les entreprises et d’exiger un partage équitable de la richesse générée grâce à l’argent public. Or, les faits démontrent le contraire. Les principaux groupes hôteliers ayant bénéficié de ces fonds ont vu la valeur de leurs actions s’envoler. Lux Resorts est passé de Rs 23.66 en avril 2020 à plus de Rs 51 récemment ; New Mauritius Hotels de Rs 7.90 à près de Rs 14 ; Sun Resorts de Rs 19.20 à plus de Rs 43. Ces entreprises ne se sont pas affaiblies. Elles se sont renforcées. Le remboursement des aides aurait dû être indexé sur la valeur réelle de ces actifs afin que l’État récupère une part équitable de la richesse créée.
Une économie dominée par quelques groupes
Le cœur du mal mauricien réside dans une concentration économique extrême. L’État est devenu dépendant d’un secteur privé qui dicte largement l’orientation des politiques publiques. À chaque négociation salariale, le même discours revient : prudence, rigueur, compétitivité, alors même que certains conglomérats affichent des revenus supérieurs à Rs 100 milliards mais rechignent à concéder des augmentations représentant moins de Rs 800 millions. Ce déséquilibre alimente une frustration sociale profonde et fragilise la cohésion nationale.
Une oligarchie tentaculaire
Une frange historique de l’oligarchie économique contrôle aujourd’hui les principaux leviers du pays. Le port, la logistique, la finance, le crédit, le tourisme, la grande distribution, l’immobilier, l’énergie, les médias, l’automobile et même certaines sphères culturelles fonctionnent sous son influence. Certaines familles possèdent à elles seules une proportion considérable des terres du pays. Cette concentration n’est ni naturelle ni saine. Elle bloque l’innovation, étouffe la concurrence et empêche l’émergence de nouveaux entrepreneurs capables de renouveler le tissu économique.
60 sous sur chaque roupie
Dans la vie quotidienne, cette domination se traduit de manière concrète. Environ 60 sous sur chaque roupie dépensée par un Mauricien retournent dans les circuits de ces grands groupes. Des produits alimentaires aux services essentiels, tout passe par des réseaux contrôlés par les mêmes acteurs. Certains conglomérats pilotent des milliers de sociétés, verrouillant l’importation, la distribution et la fixation des prix. La concurrence devient alors une illusion, et le consommateur se retrouve prisonnier d’un système fermé.
De nombreux investisseurs indépendants ont payé le prix de cette structure verrouillée. Une entreprise extérieure aux cercles dominants a perdu près de Rs 200 millions en tentant de pénétrer le secteur énergétique. Le projet CT-Power, autrefois présenté comme une opportunité stratégique, a été broyé par une opposition féroce. La Competition Commission, malgré son existence légale, ne dispose pas de pouvoirs suffisamment dissuasifs pour faire face à de véritables empires économiques.
Un secteur privé peu visionnaire
Le secteur privé mauricien n’est pas dénué de talents, mais il manque cruellement de vision collective. Après le sucre, le textile et le tourisme, il s’est progressivement replié sur l’immobilier, les Smart Cities, les IRS et les PDS, ainsi que sur des investissements à l’étranger. L’économie reste fragile, peu diversifiée et dangereusement dépendante des importations, malgré des milliards de recettes affichées chaque année.
Pendant ce temps, plusieurs pays africains engagent des réformes courageuses. Le Ghana prépare sa sortie du FMI dans un esprit de souveraineté retrouvée. L’Afrique du Sud parvient progressivement à stabiliser son réseau électrique. Selon l’Economist Intelligence Unit, treize pays africains devraient enregistrer une croissance supérieure à 6 % en 2026. Avec ses pratiques actuelles, Maurice risque de rester à l’écart de cette dynamique continentale.
2026, une obligation historique
L’année 2026 ne peut être une répétition des décennies précédentes. Mettre fin à la concentration économique et bâtir une véritable démocratie économique n’est plus un simple débat idéologique. C’est une nécessité nationale, sociale et politique. L’avenir du pays en dépend.

