Rodrigues : l’eau ne doit pas être un privilège

ByRédaction

November 4, 2026

À Maurice comme à Rodrigues, on tourne le robinet et l’on attend. Mais à Rodrigues, où la sécheresse sévit durement, l’attente prend une dimension plus éprouvante encore. Lorsque les réserves s’épuisent, chaque déplacement et chaque récipient comptent. Derrière cette pénurie se dessine une fracture insupportable : ceux qui ont les moyens de chercher ou d’acheter de l’eau disposent d’options que les autres n’ont pas.

C’est cette logique de deux poids, deux mesures qu’il faut dénoncer. Une organisation de l’approvisionnement qui laisse les uns multiplier les solutions et les autres attendre indéfiniment ne peut être considérée comme équitable. L’accès à l’eau ne devrait dépendre ni du véhicule garé devant la maison, ni du compte bancaire, ni de la capacité à solliciter plusieurs services. À Malabar, une habitante exprime son désarroi : « Zordi juste bann dimounn ki kapav peye pe gagn delo, ena tro linzistis. » Ce témoignage ne suffit pas à décrire toute la distribution dans l’île. Il traduit néanmoins un sentiment d’injustice auquel les autorités doivent répondre. Lorsqu’une famille voit circuler des camions alors que ses récipients restent vides, elle attend des explications et, surtout, une livraison.

Il serait injuste de reprocher à un ménage d’acheter de l’eau pour ses besoins essentiels. Le problème commence lorsque le pouvoir d’achat devient le principal moyen d’échapper à la pénurie. Ceux qui peuvent payer se débrouillent ; ceux qui ne le peuvent pas subissent. Une politique publique digne de ce nom doit précisément empêcher que cette différence de moyens détermine l’accès à une ressource vitale. Posséder un véhicule permet de transporter des bidons, de rejoindre un point d’approvisionnement, de recommencer le lendemain. Pour une personne âgée isolée, une famille sans transport ou un ménage aux revenus modestes, ces démarches peuvent être impossibles. Les priorités de distribution doivent partir de ces difficultés concrètes. Attendre que chacun trouve sa solution revient à abandonner les plus vulnérables.

Le démarrage d’installations de dessalement peut apporter un complément nécessaire. Mais produire davantage ne garantit pas que l’eau atteindra les quartiers qui en manquent. Sans stockage suffisant, réseau fonctionnel et livraisons coordonnées, certaines régions risquent de rester à l’écart. L’annonce d’une mise en service doit donc s’accompagner d’informations précises sur les volumes disponibles et les localités effectivement desservies. La même exigence vaut pour les transporteurs privés. Le carburant, le personnel et l’entretien représentent des coûts réels. Mais les familles doivent savoir ce qu’elles paient et selon quelles règles. Si l’eau est prélevée gratuitement à la source, la facturation du transport doit être transparente. La détresse des habitants ne doit jamais devenir une occasion de pratiquer des tarifs abusifs.

Les autres pistes, y compris les procédés visant à produire de l’eau à partir de l’air, doivent être évaluées sérieusement : rendement, coût, entretien et adaptation aux conditions locales. Elles ne dispensent pas d’organiser les livraisons urgentes. Rodrigues a besoin de solutions dont les résultats se mesurent dans les foyers. Il faut un registre commun des demandes, des tournées annoncées, un suivi des livraisons et des critères publics donnant priorité aux ménages les plus démunis. Il faut aussi expliquer les retards, remettre les véhicules disponibles en circulation et éviter que des démarches répétées permettent à certains d’être servis plusieurs fois pendant que d’autres attendent.

La sécheresse réduit les ressources ; elle ne justifie pas une distribution aveugle aux inégalités. La responsabilité des autorités est de garantir une réponse à ceux qui ont le moins de moyens. À Rodrigues, la mesure de l’efficacité sera simple : l’eau arrive-t-elle enfin chez ceux qui ne peuvent ni l’acheter ni aller la chercher ?

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