L’arrivée d’Uber à Maurice continue de provoquer tensions, interrogations et vive inquiétude dans le secteur du transport individuel. Entre modernisation annoncée, risques économiques et contestations légales, le débat reste entier. Le Journal du Dimanche a sollicité l’avoué Kaviraj Bokhoree, représentant légal des 243 chauffeurs de taxi engagés devant la justice, afin d’éclairer les enjeux, les recours possibles et les attentes pressantes du secteur concerné.
Quelles sont aujourd’hui les principales inquiétudes exprimées par les chauffeurs de taxi face à l’arrivée annoncée d’Uber à Maurice ?
Les inquiétudes sont profondes et parfaitement compréhensibles. Les chauffeurs craignent avant tout une chute brutale de leurs revenus dans un contexte économique déjà difficile. Beaucoup ont investi dans un véhicule, une licence, l’entretien et les charges quotidiennes. Ils redoutent qu’une plateforme internationale, disposant de moyens technologiques considérables, capte rapidement une large part du marché local. Suite à une mise en demeure envoyée à la NTLA le 10 février dernier, l’organisme a confirmé qu’aucune permission n’a été accordée à la plateforme Uber “Alalila” pour opérer.
Les opérateurs de taxi estiment-ils que leur gagne-pain est directement menacé par cette nouvelle concurrence ?
Oui, clairement. Pour la majorité des chauffeurs concernés, il ne s’agit pas d’un simple débat théorique sur la modernisation, mais d’une menace directe sur leurs moyens de subsistance. Lorsqu’un chauffeur perd quelques courses par jour, l’impact est immédiat sur ses recettes. Or, ces recettes servent souvent à payer le carburant, le crédit automobile, l’assurance, l’entretien du véhicule et les dépenses familiales.
Des démarches légales ont-elles déjà été enclenchées par les chauffeurs de taxi ou leurs représentants ?
J’agis comme avoué des 243 chauffeurs de taxi ayant saisi la Cour suprême pour contester la légalité du service, tandis qu’environ 1 500 autres envisagent une action similaire contre d’autres opérateurs en ligne. Cette démarche reflète la gravité des préoccupations du secteur, notamment sur le respect des autorisations, des lois et de l’égalité entre opérateurs. Le recours à la justice est légitime dans ce contexte. L’affaire sera appelée devant le juge en chambre le 27 avril prochain à 10 heures, et j’invite les chauffeurs à être présents en nombre.
« La mise en place des plateformes en ligne viendrait défigurer ce concept déjà établi »
Sur quels fondements juridiques pourrait reposer une contestation de l’implantation d’Uber dans le pays ?
Il y a d’abord la conformité aux lois encadrant le transport rémunéré de passagers. Toute activité économique de cette nature doit respecter les licences, permis et conditions imposées par la réglementation mauricienne. Ensuite, la question de l’égalité de traitement est centrale. Si des chauffeurs traditionnels sont soumis à des obligations strictes alors que d’autres bénéficieraient d’un régime plus souple, cela poserait problème. Il y a aussi les enjeux liés à la fiscalité, à la responsabilité contractuelle, à la protection des consommateurs et au contrôle administratif.
Peut-on s’attendre à une bataille judiciaire si les autorités donnent leur feu vert à cette plateforme ?
Définitivement. Si les décisions prises ne respectent pas pleinement le cadre légal ou si elles sont perçues comme injustes, il est évident que des recours supplémentaires pourraient suivre. Les chauffeurs souhaitent avant tout être entendus et traités équitablement. Ils ne recherchent pas le conflit pour le conflit.
Qu’attendent concrètement les chauffeurs de taxi des autorités face à cette situation ?
Ils attendent d’abord de la clarté. Les règles doivent être connues de tous et appliquées de manière égale. Ils demandent ensuite de véritables consultations, pas de simples annonces. Les chauffeurs souhaitent que leur expérience du terrain soit prise en considération avant toute réforme majeure. Ils réclament également des garanties concrètes sur la préservation de leurs activités, notamment dans les zones stratégiques où ils opèrent depuis longtemps. Beaucoup sont aussi favorables à la modernisation, à condition d’y avoir accès eux-mêmes.
« Il a été suggéré que chaque base d’opération soit pourvue de sa propre plateforme en ligne »
Le cadre légal mauricien est-il, selon vous, suffisamment préparé pour encadrer ce type de service numérique ?
À mon sens, le cadre actuel mérite une mise à jour sérieuse. Les lois existantes ont été pensées à une époque où les plateformes numériques n’occupaient pas la place qu’elles ont aujourd’hui. Désormais, il faut traiter des questions nouvelles : géolocalisation, collecte de données, paiement électronique, fixation algorithmique des tarifs, responsabilité entre application et chauffeur.
Que répondez-vous à ceux qui soutiennent qu’Uber représente une avancée technologique capable de faciliter la vie des usagers, notamment sur le plan du rapport qualité-prix ?
Je réponds que la technologie, en soi, n’est pas l’ennemie. Les chauffeurs de taxi ne rejettent pas le progrès, bien au contraire. Beaucoup utilisent déjà des smartphones, des réservations numériques et des services modernes.
Ce qui pose question, ce n’est pas l’innovation, mais les conditions dans lesquelles elle est introduite. Si la technologie améliore la transparence, la rapidité et le confort des usagers, tant mieux. Mais cela ne doit pas se faire au détriment du respect des lois ou de la destruction d’emplois existants. Le bon rapport qualité-prix ne peut être durable s’il repose sur une concurrence déséquilibrée.
Les inquiétudes des chauffeurs de taxi vous paraissent-elles fondées et justifiées dans le contexte actuel ?
Oui, elles sont fondées et méritent d’être entendues avec sérieux. Ces chauffeurs ne réagissent pas par caprice, mais parce qu’ils perçoivent un changement profond susceptible d’affecter directement leur avenir économique. Dans toute transition économique, il faut éviter de considérer les inquiétudes sociales comme un obstacle. Elles sont souvent un signal d’alarme utile.
Selon vous, est-il possible de trouver un équilibre entre innovation technologique, protection des emplois existants et intérêt des consommateurs ?
Oui, cet équilibre est non seulement possible, mais indispensable. Il suppose d’abord un cadre réglementaire clair où chaque acteur respecte les mêmes obligations. Ensuite, il faut permettre aux chauffeurs traditionnels de bénéficier eux aussi des outils numériques, afin qu’ils ne soient pas exclus du progrès. Maurice étant un pays à vocation touristique, cet équilibre est d’autant plus crucial. Je dis : vive Maurice et la République.

