Il y a des décisions publiques qui interrogent. Et puis il y a celles qui défient toute logique. Le dossier Corexsolar semble appartenir à cette seconde catégorie, où l’État donne l’impression troublante de naviguer à vue au risque de brouiller à la fois sa crédibilité et ses priorités stratégiques.


D’un côté, le ministre des Utilités publiques, Patrick Assirvaden, a évoqué ouvertement au Parlement, le 21 avril dernier, la possibilité de résilier les contrats liant le Central Electricity Board (CEB) à Corexsolar pour les projets Belle Vue 2 et Belle Vue 3, représentant une capacité totale de 60 MW. De l’autre, à peine quelques semaines plus tôt, le 30 mars 2026, le même CEB, sous la signature de son directeur général Shamshir Mukoon, attribuait à cette même entreprise un contrat de 3 386 250 dollars, incluant un « contingency amount » de Rs 30 millions.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que les raisons avancées pour justifier une éventuelle résiliation sont loin d’être anodines. Plus de trois ans après la signature des Power Purchase Agreements (PPA) en février 2023, les projets Belle Vue 2 et 3 n’ont enregistré aucune avancée significative. Aucun chantier lancé, aucun équipement installé, aucune production d’énergie enclenchée. Rien.
Les blocages sont multiples et bien documentés. Corexsolar n’a toujours pas obtenu les autorisations essentielles : Environmental Impact Assessment (EIA), Land Conversion Permit (LCP), Building and Land Use Permit (BLUP). Sans ces sésames administratifs, aucun financement ne peut être débloqué, aucun projet ne peut voir le jour.
Blocage foncier : le mur des “wayleaves”
Mais le véritable nœud du problème semble ailleurs : l’impossibilité d’obtenir les « wayleaves », ces droits de passage indispensables pour raccorder les installations au réseau électrique. En l’occurrence, des terrains appartenant à Novaterra, qui oppose un refus catégorique. Une impasse foncière, persistante, structurelle et, visiblement, insurmontable.
Le gouvernement invoque la complexité du dossier, les contraintes techniques et les lenteurs administratives. Il rappelle également que Corexsolar a bénéficié d’une déclaration de force majeure, assortie d’une période de « look and see ». Mais cette période a expiré en octobre 2025 pour Belle Vue 2, et en avril 2026 pour Belle Vue 3 sans résultat tangible.
Autrement dit, la patience de l’État semble avoir atteint ses limites. Et la résiliation apparaît désormais comme une option crédible, voire inévitable. Mais c’est précisément là que le bât blesse. Car, pendant que l’on prépare, en coulisses, une possible rupture contractuelle encadrée par une procédure stricte impliquant un « notice of intended termination » et un délai de 15 jours pour permettre au promoteur de se défendre on continue, dans le même temps, à engager des fonds publics avec ce même promoteur.
Octroi d’un autre contrat
Le contrat de 3,3 millions de dollars, présenté comme un projet distinct, s’inscrit certes dans une logique différente : déploiement progressif, paiements conditionnés à l’avancement, contrôles techniques rigoureux. Sur le papier, tout semble en ordre. Mieux encore, le modèle de paiement adopté par le CEB avec seulement 20 % d’avance et 60 % débloqués après validation technique est censé protéger les finances publiques. Dans ce nouveau projet, la compagnie doit installer des panneaux photovoltaïques sur des bâtiments publics à Maurice et à Rodrigues, pour une capacité de 5 MW.
Mais, au-delà des mécanismes contractuels, c’est la cohérence globale de l’action publique qui est en jeu. Peut-on, d’un côté, dénoncer l’incapacité d’un opérateur à livrer des projets structurants de 60 MW essentiels pour la transition énergétique du pays et, de l’autre, lui confier de nouveaux projets, même de moindre envergure ?
Ce grand écart pose un problème de crédibilité. Il envoie un signal ambigu aux investisseurs, aux partenaires internationaux et aux citoyens. Il alimente aussi un soupçon difficile à ignorer : celui d’une gouvernance à géométrie variable, où les critères d’attribution des contrats manquent de transparence et de cohérence.
Certains y verront une stratégie pragmatique : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, continuer à travailler avec un opérateur sur des projets plus modestes tout en reconsidérant les grands projets bloqués. D’autres y liront une forme d’incohérence, voire de complaisance.
Des enjeux financiers non négligeables
D’autant que les enjeux financiers ne sont pas négligeables. Corexsolar a déposé une « development security » estimée à environ Rs 210 millions. En cas de résiliation pour défaillance, cette garantie pourrait être encaissée par le CEB. Mais si la résiliation est justifiée par un cas de force majeure, elle devra être restituée. À cela s’ajoutent des pénalités déjà appliquées, à hauteur de Rs 60 millions.
Derrière les chiffres, il y a un enjeu bien plus large : celui de la transition énergétique du pays. Un processus crucial, qui ne peut se permettre ni improvisation ni incohérence.Le projet Corexsolar, dans sa version initiale, devait contribuer à réduire la dépendance aux énergies fossiles, à alléger la facture énergétique nationale et à respecter les engagements climatiques. Mais aujourd’hui, il illustre surtout les limites d’un système où les décisions semblent parfois déconnectées des réalités du terrain.

