Commander sur des sites étrangers pour revendre localement sans déclaration fiscale pourrait bientôt devenir bien plus risqué. Selon les informations obtenues par Le Journal du Dimanche, les autorités préparent un durcissement majeur contre certains opérateurs du commerce en ligne. Réunion stratégique, arsenal technologique, contrôle renforcé et encadrement légal : notre enquête révèle les contours d’un dispositif appelé à bouleverser le e-commerce informel.
Derrière chaque petit colis livré discrètement, les autorités soupçonnent parfois une activité commerciale bien rodée. Selon les renseignements recueillis par Le Journal du Dimanche, une réunion jugée sensible s’est tenue lundi entre la Mauritius Revenue Authority, le ministère des Finances, la douane et la State Informatics Ltd. Officiellement, peu d’éléments ont filtré. Mais selon plusieurs sources concordantes, les discussions ont porté sur un sujet devenu prioritaire : la multiplication des achats sur des plateformes internationales destinés non pas à un usage personnel, mais à la revente sur le marché local.
Ces dernières années, fait-on comprendre, un commerce parallèle s’est développé à grande vitesse. Des particuliers commandent vêtements, gadgets électroniques, cosmétiques, chaussures ou accessoires à bas coût, puis revendent les articles avec marge via Facebook, WhatsApp, Instagram ou le bouche-à-oreille. Un modèle discret, rapide, parfois rentable. Mais souvent éloigné des obligations légales classiques.
Un phénomène massif difficile à quantifier
Combien sont-ils ? Impossible d’obtenir des chiffres officiels précis au niveau des autorités. Mais plusieurs acteurs du secteur estiment que le nombre de vendeurs informels a explosé depuis la pandémie, période durant laquelle les habitudes d’achat ont basculé vers le numérique. Aujourd’hui, il suffit d’un smartphone, d’un compte sur une plateforme étrangère et d’une page sur les réseaux sociaux pour lancer une activité. Certains écoulent quelques produits par mois. D’autres, selon nos informations jugées très fiables, importeraient de façon quasi hebdomadaire. Le problème, pour les autorités, est double : perte potentielle de recettes fiscales et concurrence jugée déloyale envers les entreprises dûment enregistrées.
Les commerçants déclarés montent au créneau
Depuis environ trois ans, des commerçants traditionnels tirent la sonnette d’alarme. Leur constat est simple : eux paient loyer, salaires, cotisations, permis, taxes et TVA, tandis que certains vendeurs opérant depuis leur domicile peuvent proposer des prix cassés sans supporter les mêmes charges. « On ne peut pas se battre à armes inégales », confie un opérateur du commerce de détail approché dans le cadre de notre enquête. Ce dernier gère un magasin de prêt-à-porter situé à la rue Farquhar, Port-Louis. Dans certains secteurs — habillement, accessoires mobiles, cosmétiques ou décoration — la pression serait devenue tangible.
Un logiciel pour repérer ceux qui se croient invisibles
Le Journal du Dimanche est en présence d’informations selon lesquelles un logiciel informatique hautement performant serait en préparation afin de détecter les circuits suspects et identifier ceux qui pensent encore échapper aux autorités.
Ce système, qui pourrait être développé avec l’appui de la State Informatics Ltd, viserait à automatiser des croisements de données aujourd’hui difficiles à effectuer manuellement. Parmi les indicateurs potentiellement surveillés : répétition des colis au même nom ; fréquence anormale des importations ; valeur cumulée sur plusieurs envois ; nature identique des marchandises ; schémas de fractionnement de commandes ; liens avec des activités de vente visibles en ligne. Autrement dit, plusieurs petits colis espacés de quelques jours pourraient demain raconter une histoire plus large.
La stratégie des petits montants dans le viseur
À l’heure actuelle, fait-on comprendre au ministère du Commerce, les achats d’une valeur inférieure à Rs 1 000 demeurent exemptés de TVA. Ce seuil est bien connu des habitués du commerce en ligne. Certains y voient un simple avantage légal. D’autres, souligne-t-on, l’utiliseraient comme levier stratégique en divisant les commandes en plusieurs petits envois. Une pratique difficile à prouver, mais désormais suivie de près. Pour les autorités, ce n’est plus seulement la valeur d’un colis qui compterait, mais la répétition et l’intention commerciale sous-jacente.
Régularisation des achats en ligne :Le dossier depuis plus d’un an au SLO
Selon les informations recueillies par Le Journal du Dimanche, le dossier sur la réglementation de l’e-commerce se trouve toujours au State Law Office depuis mars 2025. Le texte viserait à moderniser la législation existante, encore jugée inadaptée à la rapidité du commerce numérique. Les autorités souhaitent notamment clarifier : qui est considéré comme commerçant en ligne ; quels permis doivent être obtenus ; quelles obligations fiscales s’appliquent ; quels recours existent pour les consommateurs ; comment contrôler les activités transfrontalières.
Le retard du dossier aurait toutefois freiné certaines mesures. L’une des pierres angulaires de la réforme sera l’obligation de détenir un Business Registration Number (BRN) et, selon l’activité exercée, les permis requis.
Pourquoi l’État serre la vis
Au-delà de la fiscalité, les autorités cherchent aussi à sécuriser les échanges. Produits contrefaits, absence de garanties, marchandises non conformes ou introuvables après paiement figurent parmi les plaintes régulièrement évoquées. En exigeant BRN, permis et traçabilité, l’État espère professionnaliser le secteur. Le consommateur saurait davantage à qui il achète, et vers qui se tourner en cas de litige. Le commerce numérique n’est plus marginal : il devient un marché à part entière.
Ce qui pourrait changer pour le public
Pour les consommateurs, acheter en ligne restera possible. Mais les contrôles pourraient être plus stricts, les vendeurs plus identifiables et les prix parfois revus à la hausse si les charges légales sont répercutées. En contrepartie, davantage de transparence pourrait émerger : factures, garanties, interlocuteurs clairs et meilleure qualité de service. Le commerce en ligne pourrait perdre une part d’improvisation, mais gagner en crédibilité.

