Ajay Gunness : « Paul Bérenger était un atout, mais la rupture est devenue inévitable »

ByRédaction

September 28, 2026

Ministre des Infrastructures publiques et Deputy Leader du MMM, Ajay Gunness revient sur près de cinq décennies de militantisme, sur le départ de Paul Bérenger, qui a quitté en avril la tête d’un parti qu’il dirigeait depuis 57 ans, mais aussi sur le Best Loser System, les pensions et les grands chantiers d’infrastructures. À l’accasion de l’anniversaire du MMM, il défend une formation appelée à préserver son héritage tout en se tournant vers l’avenir.

Le MMM célèbre ses 57 ans. Depuis quand militez-vous au sein du parti et quelles grandes étapes ont marqué votre parcours jusqu’à sa direction ?

Le militantisme a toujours été en moi. Mon premier combat remonte à 1975. Alors étudiant, je militais pour la gratuité de l’éducation à Maurice. Nous l’avons obtenue malgré des épreuves difficiles, et cette lutte n’a fait que renforcer mon engagement.

Lors des élections de 1976, je n’avais que 16 ans, mais j’étais déjà engagé dans la campagne. J’ai rejoint le MMM à une époque où le parti incarnait l’espoir d’une île Maurice plus juste, fondée sur la méritocratie, l’unité nationale et la justice sociale. Issu d’un milieu modeste, le combat pour la dignité des classes travailleuses résonnait profondément en moi. Le MMM n’était pas un parti de dynasties familiales, mais un mouvement né du peuple.

Je me rappelle qu’en 1976, j’avais emmené ma mère voter dans une voiture du MMM. Mon père, qui était fonctionnaire sous Satcam Boolell, votait lui aussi MMM, mais craignait pour son emploi. Furieux contre moi, il m’avait contraint à dormir dans la voiture pour éviter des problèmes.  Puis, dès 1982, je suis devenu campaign manager du MMM dans la circonscription n° 10, ma région natale. Depuis, je suis resté fidèle au parti et à mes convictions.

Vous avez également connu les périodes difficiles du MMM avant de devenir candidat.

Effectivement. J’ai connu toutes les étapes du militantisme, avec leur lot d’humiliations au fil des campagnes. À l’époque, il n’y avait ni téléphone portable ni réseaux sociaux. C’étaient de véritables campagnes de proximité, mais aussi une période où le communalisme, le racisme et la violence étaient davantage présents. Ce n’est qu’en 1995 que j’ai été candidat pour la première fois. La coalition MMM-MSM avait alors remporté les 60 sièges de l’Assemblée nationale. J’ai ensuite été candidat à chaque élection sous la bannière du MMM, jusqu’en 2024. J’ai connu des victoires et des défaites, mais je n’ai jamais cessé de travailler.

Vous êtes un enfant de l’Ouest. Pourtant, en 2024, vous vous êtes retrouvé candidat dans la circonscription n° 17. Comment s’est opéré ce changement de terrain politique ?

J’ai accepté de me présenter dans la circonscription n° 17 afin de laisser la place à Chetan Baboolall, aujourd’hui leader de l’opposition. Je ne regrette absolument pas cette décision. Chetan est un bon ami. Avec Paul Bérenger, je savais que, si j’avais insisté pour obtenir un ticket dans la circonscription n° 10, il ne me l’aurait probablement pas refusé. Mais j’ai toujours privilégié l’intérêt collectif. Il faut parfois savoir faire un pas de côté pour permettre à d’autres d’émerger. Je n’oublierai d’ailleurs jamais le rôle de Vinay Koonjal, qui avait proposé la candidature de Chetan Baboolall. Rajesh et moi avons également beaucoup œuvré pour convaincre Paul de lui donner sa chance. C’était un choix collectif, et je l’assume pleinement.

« Jusqu’au dernier moment, nous avons tout tenté pour le convaincre de rester »

Dans l’histoire du MMM, plusieurs dissidents ont quitté le parti. Cette fois, c’est Paul Bérenger lui-même qui est parti pour créer sa propre formation. Comment avez-vous vécu cette séparation ?

Ce fut un moment très difficile de ma carrière. Nous avons tout fait pour répondre à ses demandes et trouver des solutions afin qu’il reste. La période qui a précédé son départ a été particulièrement éprouvante, marquée par très peu de communication et, surtout, par des piques. D’ailleurs, parler à Paul Bérenger lorsqu’il ne veut pas écouter, c’est peine perdue.

Auriez-vous souhaité qu’il reste ?

Bien évidemment. Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous célébrerons, ce 27 septembre, l’anniversaire du MMM sans lui. Mais ce n’est pas nous qui l’avons mis à la porte. Nous l’avons supplié de rester jusqu’aux dernières heures. Nous voulions seulement que chacun respecte la démocratie interne du parti. Mais Paul Bérenger avait son propre agenda et a choisi de poursuivre sa démarche.

Le MMM peut-il réellement célébrer son histoire sans son ancien leader ?

Ce sera forcément particulier. Mais le MMM a une histoire et un passé glorieux, faits de nombreux combats que nous devons poursuivre tout en regardant vers l’avenir. Dimanche, Ram Joganah et son fils interpréteront les chansons engagées de l’époque, une manière de rappeler notre histoire tout en restant tournés vers demain. Qu’on le veuille ou non, nous sommes appelés à regarder devant nous.

« Navin Ramgoolam s’est battu jusqu’au bout pour retenir Paul Bérenger »

Vous affirmez que tout a été fait pour retenir Paul Bérenger. Jusqu’où le gouvernement était-il prêt à aller ?

Je ne sais pas jusqu’où le Premier ministre était prêt à aller, mais il faut rappeler l’attitude de Navin Ramgoolam et les efforts qu’il a consentis pour que Paul Bérenger ne parte pas. Au-delà de leur amitié, il voulait préserver l’alliance. Il reconnaît la présence et le travail de Paul Bérenger. D’ailleurs, nous sommes tous unanimes à dire qu’il aurait été un atout pour le gouvernement. Mais il a persisté à créer une situation malsaine, avec beaucoup de provocations. Et, à un moment donné, voyant que Navin Ramgoolam ne le révoquait toujours pas, il a choisi de partir de lui-même.

« Si le Best Loser System demeure, pour l’heure, un rempart nécessaire à l’harmonie sociale, alors il faut savoir le préserver »

Depuis sa création, le MMM a voulu transformer la guerre des races en guerre des classes. Cinquante-sept ans après l’indépendance, le Best Loser System a-t-il encore sa place ?

Le Best Loser System a joué un rôle extraordinaire, mais il a fait son temps. Je suis ouvert à un changement, à condition que la nouvelle formule rassure toutes les communautés. On évoque une dose de proportionnelle à 20 %. Si tout le monde est satisfait, je n’ai aucun problème avec cela. Mais si le maintien du Best Loser System est le prix à payer pour préserver l’harmonie sociale, alors je suis favorable à ce qu’on le conserve encore quelque temps.

Plusieurs propositions ont été formulées dans le cadre de la réforme électorale. Peut-on espérer voir ce projet se concrétiser avant les prochaines élections ?

Je suis convaincu que le Premier ministre est bien intentionné et qu’il veut avancer rapidement sur cette réforme. Le fait d’avoir retiré la question de la représentation proportionnelle de la Constitutional Reform Commission permet, selon moi, de la faire progresser séparément et donc plus rapidement. À mon avis, il pourrait y avoir des développements dès la rentrée parlementaire.

Dans plusieurs régions, on ressent une frustration face à la baisse de certaines allocations sociales. En tant que ministre, quelle est votre position ?

D’abord, laissez-moi vous dire que je n’aime pas la démagogie. Même Paul Bérenger a reconnu que la pension nationale n’était pas soutenable pour l’État. Il a participé au projet de réforme, estimant qu’elle était nécessaire pour le pays, avant de la critiquer juste après son départ. Il avait raison de dire que l’économie du pays ne peut pas continuer indéfiniment avec le même système, sous peine de laisser un lourd fardeau aux jeunes générations. Notre population vieillit : nous nous dirigeons vers environ 300 000 personnes âgées. C’est une réalité qu’il faut prendre en compte.

Un rapport de la police attribue de nombreux accidents à la mauvaise qualité des routes. En tant que ministre des Infrastructures publiques, où se situe le problème ?

Une partie du problème vient des poids lourds en surcharge, qui endommagent considérablement les routes. Nous allons prochainement déployer des équipements de pesage afin de contrôler les véhicules et de sanctionner les contrevenants si nécessaire.

D’autres routes sont creusées ou endommagées lors de travaux effectués par la CEB ou la CWA. Ces institutions doivent ensuite procéder au réasphaltage, ce qui n’est pas toujours fait correctement. Un protocole d’accord (MoU) imposera bientôt à ces institutions de payer le ministère, la RDA restant la seule entité habilitée à effectuer les travaux d’asphaltage.

D’ailleurs, à terme, toutes les routes devraient relever de la RDA afin d’assurer une meilleure coordination et d’établir clairement les responsabilités.

On a parfois l’impression que la population n’arrive pas à mesurer les initiatives de l’équipe en place. Y a-t-il un problème de communication gouvernementale ?

C’est vrai. Beaucoup de travail est réalisé, mais les gens ne le savent pas toujours. Il y a certainement une marge de progression à ce niveau. Nous avons beaucoup de « produits », mais il faut savoir les marketer, en mettant davantage en avant les réalisations dans chaque secteur.

« La M4 sera la première autoroute à double voie reliant les zones rurales du pays. »

Concernant votre ministère, où en sont les grands projets annoncés ?

Je travaille sur deux grands projets : l’autoroute M4, entre Forbach et Bel-Air, et la phase 2 de la Ring Road. Ces deux projets changeront le paysage du pays et permettront aux Mauriciens comme aux touristes de gagner du temps et d’économiser du carburant. Un accord a déjà été signé avec l’Inde dans le cadre d’un economic package.

La M4 sera la première autoroute à double voie reliant les zones rurales de l’île. Elle s’étendra sur environ 30 kilomètres et sera financée par une ligne de crédit indienne de Rs 10,8 milliards. Le projet est à un stade avancé. Les évaluations techniques se font actuellement en Inde et nous avons négocié pour que 25 % des travaux soient réalisés par des travailleurs locaux. L’Inde a également désigné Delhi Metro comme consultant pour la phase 2 de la Ring Road. Le projet prévoit notamment de creuser la montagne sur 4,7 kilomètres afin de décongestionner Port-Louis, avec une enveloppe de Rs 5,6 milliards sous forme de grant. Les discussions se poursuivent avec les autorités concernées. Nous attendons un rapport d’analyse dans les six prochains mois, avec l’objectif de démarrer les travaux dans un délai d’un an.

Un dernier mot pour les militants du MMM ?

Je suis fier d’être militant et j’aime mon parti. J’invite tous les militants à nous rejoindre dimanche, en famille, pour célébrer cet anniversaire et découvrir ce que le parti projette pour l’avenir. Qu’on le veuille ou non, nous sommes appelés à regarder vers l’avant. Beaucoup de défis nous attendent et nous devons les affronter ensemble, au gouvernement.