Chaque semaine, plus d’un millier de Mauriciens s’installent sur un fauteuil, bras tendu, pour que des machines prennent le relais de leurs reins défaillants. La dialyse, gratuite depuis 1996, sauve des vies… mais ne guérit pas. Derrière les murs des centres spécialisés, des histoires de lutte, d’espoir et parfois de drame. Et un souvenir qui glace encore : la tragédie du COVID-19.
Quatre heures branchées à la vie
Le ventilateur brasse un air tiède. Les bips des machines rythment la pièce. Mirella, 42 ans, regarde par la fenêtre, son bras relié par une fistule à l’appareil qui purifie son sang. « J’ai rendez-vous avec cette machine trois fois par semaine, quatre heures à chaque séance. Sans elle, je meurs. »
Autour d’elle, d’autres visages fatigués, pâles. Certains somnolent, d’autres fixent un point invisible. Tous partagent la même sentence : leurs reins ont cessé de fonctionner. Pour eux, la dialyse est la seule planche de salut, jusqu’à un éventuel miracle chirurgical : la greffe.
Avant 1996, ce traitement relevait du luxe. « Il fallait vendre un terrain ou s’endetter pour payer quelques séances dans une clinique privée », se souvient un ancien patient aujourd’hui greffé. Cette année-là, l’État décide de rendre la dialyse gratuite dans le public.
Aujourd’hui, neuf centres publics et une dizaine de cliniques privées assurent ce service vital. Mais derrière cette réussite se cache une réalité inquiétante : 1 500 patients dialysés chaque semaine… et 200 000 Mauriciens à risque. « Nous faisons ce que nous pouvons, mais nous sommes au bord de la saturation », avertit le Dr Anil Persand
Une maladie qui frappe en silence
L’insuffisance rénale est traîtresse. Elle ne prévient pas. « J’étais fatiguée, mais je mettais ça sur le compte du travail », raconte Mirella. « Puis mes pieds ont commencé à gonfler, mes yeux aussi… et un matin, j’ai fini aux urgences. »
Le diabète et l’hypertension, fléaux nationaux, sont les coupables dans la majorité des cas. Les symptômes apparaissent quand les reins sont déjà en bout de course. À ce stade, la dialyse devient inévitable. La vie se résume alors à un cycle implacable : trois à quatre heures, plusieurs fois par semaine, relié à une machine. Et l’attente, parfois interminable, d’un donneur compatible.
Depuis 1980, quelques greffes ont été réalisées à Maurice, grâce à la venue ponctuelle d’équipes étrangères. Mais la plupart des patients doivent s’exiler, faute de chirurgiens locaux spécialisés. « Ce n’est pas juste un voyage, c’est un exil médical », lâche Bose Soonarane, secrétaire de la Renal Disease Patients Association. « On part avec l’angoisse de revenir sans avoir été opéré. »
Mars 2021 : le cauchemar de l’hôtel Tamassa
Le 26 mars 2021, en pleine pandémie, 83 patients dialysés reçoivent un appel : transfert immédiat vers le centre de quarantaine de l’hôtel Tamassa, à Bel Ombre. « Ils sont venus nous chercher comme du bétail », se souvient Ravi, dont le père faisait partie du groupe.
Les bus sont bondés, sans distanciation. À l’arrivée, les patients attendent jusqu’à minuit pour être installés dans des chambres sans moyens de communication, sans médicaments essentiels. Certains, diabétiques, n’ont pas reçu leur insuline à temps. Les séances de dialyse sont retardées. Résultat : 12 morts en quelques semaines.
« Mon père est parti vivant. On me l’a rendu dans un cercueil », murmure Ravi. « On ne pourra jamais oublier. »
Une enquête qui doit dire la vérité
Les familles et la RDPA réclament justice depuis 2021. Mais il a fallu attendre les élections de 2024 pour que le gouvernement accepte d’ouvrir une enquête judiciaire. La première phase a donné la parole aux survivants et aux proches. Le 18 août, ce sera au tour des responsables du ministère de la Santé de s’expliquer.
Pour Mirella, rescapée de Tamassa, il s’agit d’un moment crucial : « Nous avons survécu, mais à quel prix ? Les responsables doivent répondre. Pas pour se venger. Pour que jamais cela ne se reproduise. »
Si la dialyse gratuite a changé des vies, elle ne doit pas masquer l’essentiel : éviter que des milliers de Mauriciens ne se retrouvent dans ces fauteuils. Cela passe par le dépistage, l’éducation à la santé, la lutte contre le diabète et l’hypertension.
Le Dr Persand résume : « Sauver, c’est aussi empêcher d’en arriver là. Chaque machine coûte cher. Chaque fauteuil occupé, c’est un combat que l’on aurait pu éviter si la maladie avait été dépistée à temps. »
Dans les salles de dialyse, les patients s’accrochent, les médecins s’épuisent, les familles espèrent. La machine ronronne, fidèle, implacable. Elle donne du temps, parfois des années. Mais elle ne rend pas la vie d’avant. Pour beaucoup, l’attente d’un rein est celle d’une renaissance. Pour d’autres, la justice est la seule chose qui pourra apaiser un peu la douleur.

