- « Le bracelet électronique peut aider à désengorger les prisons. »
Hausse du coût de la vie, perte du pouvoir d’achat, frustrations populaires, tensions sociales, drogue, gouvernance, réforme économique À l’approche du Budget 2026-2027, Kushal Lobine appelle à une rupture avec les logiques économiques traditionnelles et les cadres dictés de l’extérieur.
Le leader du Nouveau Démocrate plaide pour une refonte du modèle économique et institutionnel du pays, tout en lançant plusieurs avertissements sur le malaise grandissant au sein de la population.
Avec l’approche du Budget 2026-2027, pensez-vous que le pays doit être gouverné selon les évaluations de Moody’s ou avant tout selon les réalités et les attentes des Mauriciens ?
Je pense que le débat est fondamental. Un pays souverain ne peut pas se contenter de suivre aveuglément des agences de notation ou des institutions financières internationales. Bien sûr, Moody’s a un rôle à jouer, mais elle reste une agence privée qui évalue selon ses propres critères. Elle ne peut pas déterminer le modèle économique de notre pays. Le FMI est également un partenaire, mais cela ne signifie pas que nous devons renoncer à notre indépendance économique.
Le Budget doit être construit avant tout pour les Mauriciens. Il doit répondre aux questions essentielles du pouvoir d’achat, de la vie chère, de l’emploi et de la stabilité sociale.
Il est nécessaire de sortir d’un modèle où les choix économiques sont dictés de l’extérieur et d’évoluer vers un modèle plus humain, en symbiose avec la nature. Maurice doit retrouver une souveraineté économique réelle. Cela implique de repenser notre approche du développement, encore trop influencée par des modèles hérités du passé colonial et du néolibéralisme. Nous devons oser un nouveau modèle économique, plus humain et plus équilibré, dans lequel l’État joue pleinement son rôle stratégique.
Ce sont des changements de fonds, mais quelles devraient être les mesures prioritaires selon vous ?
Il est primordial de mettre l’accent sur la protection du pouvoir d’achat. Il faut également créer des emplois porteurs de valeur et investir massivement dans le “upskilling” afin de préparer la main-d’œuvre aux défis futurs.
Le soutien aux PME aussi est essentiel. Il faut également encourager l’entrepreneuriat et renforcer les secteurs traditionnels, tout en les modernisant, notamment le textile en le réorientant vers le haut de gamme.
Le secteur financier doit aussi être consolidé, mais dans un cadre transparent et mieux régulé.
Il est impératif de promouvoir davantage le mérite et de combattre la bureaucratie qui freine souvent l’efficacité et l’innovation. La fonction publique reste trop souvent enfermée dans des schémas rigides, ce qui limite les réformes nécessaires. Il faut sortir de cette zone de confort et favoriser une culture de performance et de responsabilité.
Il est également essentiel de renforcer la transparence dans les mécanismes de régulation et de nomination, afin de restaurer la confiance des investisseurs et du public.
Pour moi, ce Budget doit être un véritable budget de relance, mais aussi de réformes structurelles. Il ne suffit pas de consolider les finances publiques, il faut lancer de grands chantiers nationaux capables de transformer durablement l’économie et de préparer le pays aux défis futurs.
Depuis le départ de Paul Bérenger, beaucoup s’interrogent sur l’équilibre au sein de l’alliance gouvernementale. Comment analysez-vous la situation actuelle du gouvernement ?
Nous avons été élus par le peuple pour une mission bien claire. Au Nouveau Démocrate, nous ne sommes pas venus pour demander un nombre de postes ministériels ou des nominations ; nous sommes venus pour défendre et sauver la démocratie. La population, notamment les jeunes, a été étouffée pendant les dix dernières années.
À mon humble avis, nous avons apporté une certaine fraîcheur dans le débat politique. Notre priorité reste la stabilité du pays et les attentes de la population. Nous avons pris des engagements auprès de la population à travers notre programme. Nous disposons d’un mandat de cinq ans pour les réaliser. Nous ne sommes qu’à un an et demi de gouvernance. Nous devons nous assurer de respecter nos engagements envers le peuple. Nous avons un contrat moral avec la population. Il est essentiel de le respecter.
«L’intérêt du pays passe avant toute logique de poste ou d’alliance »
Une partie de la population estime que plusieurs décisions prises par le gouvernement s’éloignent des promesses électorales faites durant la campagne. Comment répondez-vous à cette frustration grandissante du peuple ?
Cette frustration est légitime. Quand une population vote, elle attend des résultats concrets. Si elle a le sentiment que les engagements ne sont pas respectés, elle exprime naturellement son mécontentement.
Le rôle des responsables politiques est d’écouter ce message, pas de le minimiser. Il faut être honnête avec la population, reconnaître les difficultés et surtout agir rapidement.
Vous avez récemment déclaré que “le poste est secondaire, mais le mandat envers la population est essentiel”. Faut-il comprendre qu’à un certain moment, si le gouvernement ne respecte plus ses engagements, vous pourriez envisager de quitter le navire ?
Non, il n’y a pas question de quitter le navire. Ce que je veux dire est simple. L’intérêt du pays passe avant toute logique de poste ou d’alliance.
Mais quitter pour quitter n’est pas une solution. Le plus important est de défendre les engagements pris envers la population. Dans une démocratie, le débat est normal, les divergences aussi. L’essentiel est de rester fidèle aux principes et au mandat donné par les citoyens.
« Il y a clairement un problème d’incivisme dans le pays »
Les récents incidents de Camp Thorel ont ravivé les inquiétudes autour de la fragilité du tissu social mauricien. Pensez-vous que le pays traverse aujourd’hui une crise plus profonde sur le plan du vivre-ensemble et du maintien de l’ordre ?
Je n’irai pas aussi loin mais je dois avouer qu’il y a clairement un problème d’incivisme dans le pays. Cela reflète un besoin de renforcement de l’éducation civique et du respect des règles de base.
On ne peut pas accepter certaines dérives dans l’espace public. On ne peut pas accepter que des gens circulent avec des armes en public. C’est inacceptable. Le respect des autres, des institutions et de la loi doit être réaffirmé. Cela commence dès l’école avec une véritable éducation civique.
La question du “law and order” revient régulièrement dans les débats publics, notamment avec la montée de la violence et du sentiment d’insécurité dans certaines régions. Selon vous, les autorités sont-elles aujourd’hui dépassées par la situation ?
Je ne pense pas que les autorités soient totalement dépassées. La police fait son travail, parfois dans des conditions difficiles. En ce qu’il s’agit des incidents a Camp Thorel, je dois saluer la police et le Commissaire de Police qui ont géré l’affaire avec tact.
Cela dit, il est important de rappeler que le maintien de l’ordre repose aussi sur le respect strict de la loi. Voyager avec des armes ou les porter dans des lieux publics est strictement interdit et doit être fermement condamné. L’État de droit doit être appliqué sans faiblesse.
La justice doit également faire son travail. Si tous les mécanismes fonctionnent correctement alors chaque dérive doit pouvoir être traitée et sanctionnée dans le cadre légal.
L’enjeu n’est pas seulement répressif, il est aussi préventif. Il faut renforcer la discipline sociale, l’éducation civique et la responsabilité individuelle afin d’éviter que ce type de situation ne se reproduise.
« On ne peut pas accepter que des gens circulent avec des armes en public »
Nos prisons font face à une grave situation de surpopulation et plusieurs cas suspects, voire de “foul play”, ont récemment été évoqués. En tant que légiste, quel regard portez-vous sur cette réalité carcérale et quelles réformes préconisez-vous ?
La situation carcérale est très préoccupante. C’est dommage de constater les conditions actuelles dans les prisons, au point où même le métier de garde-chiourme peine à attirer des candidats. Sur environ 100 postes vacants, seuls une quarantaine ont été pourvus, et parmi ceux recrutés, plusieurs ont déjà quitté leurs fonctions après seulement deux ou trois mois.
Il faut aussi rappeler que la surpopulation carcérale est en grande partie liée au nombre élevé de détenus en détention préventive, alors que la présomption d’innocence pèse toujours sur beaucoup d’entre eux. Je l’ai dit et répété, le bracelet électronique est une solution importante pour réduire la pression sur le système carcéral. Mais, l’Attorney General considère que ce n’est pas une priorité à ce stade.
Beaucoup pointent du doigt l’expansion du trafic de drogue et de la criminalité. Comment lutter efficacement contre ce fléau qui semble prendre de plus en plus d’ampleur ?
La drogue est un combat national, pas un débat politique. Elle touche toutes les communautés.
Depuis dix ans, on n’a pas vu de changement significatif dans la lutte contre la drogue. Le NADC a aujourd’hui un rôle central et essentiel à jouer dans cette bataille nationale.
Il faut également s’inspirer des expériences internationales, sans tabou, afin d’adapter les politiques à notre réalité locale. Il est particulièrement inquiétant de constater que de plus en plus de jeunes sombrent dans la drogue, et que la toxicomanie touche désormais des catégories de plus en plus jeunes. C’est une situation préoccupante qui nécessite une réponse urgente et coordonnée.
La toxicomanie ne peut pas être combattue uniquement par la répression. Il faut aussi investir massivement dans la prévention, l’éducation et l’accompagnement des jeunes afin d’éviter qu’ils ne basculent dans la dépendance.
Comment décririez-vous vos relations politiques, notamment au sein de l’alliance ? et avec le Ministre Richard Duval ? Le courant passe-t-il réellement entre vous deux?
J’ai une relation cordiale avec tout le monde, qu’il soit au sein de l’alliance, dans l’opposition parlementaire ou même extra parlementaire. En politique, les relations humaines existent au-delà des divergences. Il peut y avoir des désaccords sur des idées. C’est tout à fait normal dans une démocratie. Pour moi la camaraderie dépasse les clivages politiques.
Au Nouveau Démocrate, nous croyons à un débat d’idées fondé sur l’intérêt général. Notre démarche repose sur l’écoute, la discussion et la recherche de solutions concrètes pour le pays.
À l’approche des prochaines échéances électorales, quelle est aujourd’hui la stratégie du Nouveau Démocrate ? Le parti privilégie-t-il une aventure en solo ou reste-t-il ouvert à certaines alliances politiques ?
Le Nouveau Démocrate est un parti en construction, avec une forte base jeune et dynamique. Une grande partie de nos membres sont jeunes, et certains sont encore à l’université. Nous sommes présents sur plusieurs régions du pays et nous continuons à structurer nos cellules.
Nous ne cherchons pas à être un parti qui “montre ses muscles”. Nous devons continuer à grandir. Nous recevons d’ailleurs un très bon accueil sur le terrain. Mais je peux vous dire que nous sommes convaincus que nous aurons un rôle important à jouer lors des prochaines élections. Nous serons un acteur important.

