Alors que son nom circule avec insistance dans les discussions autour d’une future recomposition politique, Nando Bodha préfère mettre l’accent sur les défis auxquels Maurice est confrontée. Dans cet entretien, le leader du Rassemblement Mauricien livre son analyse des principaux dossiers de l’actualité et expose sa vision pour le pays.
La révocation de Sydney Pierre après son vote contre la réforme des pensions vous a-t-elle surpris ?
Cette décision doit être analysée sous deux angles. D’un côté, Sydney Pierre a fait preuve de courage en votant selon ses convictions, estimant que le gouvernement n’avait pas reçu de mandat pour une réforme aussi profonde de la pension de vieillesse. Aller à contre-courant de son propre camp demande une véritable force de caractère.
De l’autre, dans un système fondé sur la solidarité gouvernementale, le Premier ministre pouvait difficilement maintenir une Junior Minister qui s’était publiquement opposée à une décision majeure de son gouvernement. J’avais appelé les parlementaires à voter selon leur conscience. Sydney Pierre a été la seule à le faire, et son geste restera, à mes yeux, un acte de courage politique.
Venons-en au dossier Véronique Leu-Govind. Son époux a été arrêté dans une affaire présumée de trafic de drogue. Sans préjuger de l’issue de l’enquête, son maintien comme Junior Minister est-il, selon vous, politiquement tenable ?
La confiance du public repose avant tout sur l’intégrité et l’exemplarité de ceux qui exercent des responsabilités publiques. Aujourd’hui, cette confiance est déjà fragilisée. Nous parlons d’une affaire présumée de trafic de drogue portant sur une importante quantité de cannabis, d’une valeur estimée à plus de Rs 100 millions. Bien entendu, la présomption d’innocence doit être pleinement respectée et la justice doit suivre son cours.
Mais la lutte contre la drogue est une priorité nationale. Face à une affaire d’une telle gravité, les responsables politiques doivent envoyer un signal fort. À mes yeux, le Premier ministre devrait prendre les décisions qui s’imposent. Dans ces circonstances, il serait difficilement justifiable que Véronique Leu-Govind continue d’exercer les fonctions de Junior Minister pendant la durée de l’enquête.
Le Finance Bill a été adopté malgré les critiques de l’opposition. Le gouvernement a-t-il suffisamment pris en compte ces préoccupations ?
Les inquiétudes exprimées par l’opposition, les syndicats et le secteur privé n’ont pas été suffisamment entendues. Le gouvernement voulait avancer rapidement, comme si le vote devait être une simple formalité. Certes, quelques jours de débats ont eu lieu, mais au final, très peu d’amendements majeurs ont été apportés. Le gouvernement a choisi de rester sourd aux critiques.
Aujourd’hui, ce sont les Mauriciens qui devront assumer les conséquences des décisions prises. Ce gouvernement a été élu sur la base de nombreuses promesses et une partie de la population ressent désormais une forme de déception.
« Nous devons choisir entre gérer les urgences du quotidien ou construire l’avenir de Maurice »
Paul Bérenger a récemment pris plusieurs positions sur la situation politique actuelle. Quel regard portez-vous sur ses déclarations ?
Paul Bérenger est une figure incontournable de la politique mauricienne et son expérience mérite le respect. Je partage plusieurs de ses préoccupations concernant la gouvernance, l’économie et les défis auxquels le pays est confronté.
Au-delà des constats, les Mauriciens attendent aujourd’hui des solutions concrètes. La véritable priorité est de redonner une direction au pays, de relancer l’économie, de protéger le pouvoir d’achat et d’offrir de meilleures perspectives à notre jeunesse. C’est sur ces enjeux que le débat politique doit désormais se concentrer. Même le Budget laisse à désirer sur plusieurs aspects.
Pourtant, le gouvernement affirme que ce budget prépare l’avenir de Maurice et s’inscrit dans une stratégie de long terme. Êtes-vous de cet avis ?
Nous devons désormais penser en termes de performance et non uniquement de potentiel. Il faut renforcer nos institutions, garantir leur indépendance et restaurer la confiance. La méritocratie doit être au cœur du fonctionnement de l’État. Nous devons aussi appliquer une tolérance zéro contre la corruption.
Notre plus grande richesse est le génie mauricien. Nous devons investir dans l’éducation, la formation et l’innovation. Nous devons également réinventer notre modèle de développement avec une agriculture intelligente, un tourisme nouvelle génération, une économie océanique dynamique, un secteur financier d’excellence et un positionnement fort dans l’intelligence artificielle. La première urgence est de rétablir la confiance.
« Ce n’est pas une question de poste, mais de leadership. »
Abordons maintenant l’aspect politique. En cas d’alliance entre le FMP et votre formation, seriez-vous prêt à assumer les fonctions de Premier ministre ?
Je n’ai jamais considéré une fonction politique comme une fin en soi. Pendant plus de quarante ans de vie publique, j’ai eu l’honneur de servir sous quatre Premiers ministres. Ce qui m’a toujours guidé, c’est le sens du devoir et la volonté de trouver des solutions aux problèmes des Mauriciens. Toute responsabilité doit être assumée avec humilité, sérieux et engagement. Mais le débat essentiel aujourd’hui dépasse les ambitions personnelles.
Alors, vous estimez-vous aujourd’hui crédible pour briguer le poste de Premier ministre ?
Je suis touché par les témoignages de confiance que je reçois. L’expérience est importante, mais elle ne suffit pas. Un dirigeant doit être crédible, intègre, capable de rassembler et d’avoir une vision claire.
Après plus de quarante années dans la vie publique, je peux dire que je quitte cette longue carrière avec les mains propres et la tête haute. Dans une période où la confiance envers les responsables publics est fragilisée, l’intégrité est un capital essentiel.
Quels critères doivent guider le choix du futur Premier ministre d’une alliance de l’opposition ?
Le futur dirigeant devra avant tout porter une vision claire pour Maurice. Il devra être capable de rassembler, d’incarner l’intégrité et de promouvoir une nouvelle culture politique basée sur la compétence et la méritocratie. L’argent ne doit pas contrôler la politique et le pouvoir ne doit jamais devenir un outil d’abus. Au Rassemblement Mauricien, nous défendons trois valeurs fondamentales : compétence, méritocratie et intégrité.
Où en sont les discussions entre les forces de l’opposition ?
Les prochaines élections sont encore éloignées, mais la situation politique évolue rapidement. L’alliance gouvernementale a déjà connu plusieurs fractures avec le départ de Paul Bérenger, le malaise exprimé par certains membres du MMM et maintenant la révocation de Sydney Pierre.
Une alliance ne peut pas être uniquement un arrangement électoral ou un partage de postes. Elle doit reposer sur une vision commune, un programme crédible et des valeurs partagées. Maurice a besoin d’un vrai leadership et d’une équipe solide. C’est dans cette direction que je travaille.

