C’est un des dossiers de drogue les plus intrigants de ces dernières années à Maurice. Une tractopelle importée du Brésil, censée contribuer à la modernisation du pays avec le projet Metro Express, dissimulait en réalité un tout autre type de cargaison : 95 kilos de cocaïne pure, dissimulés dans trois sacs noirs près du pot d’échappement du véhicule. Valeur estimée : Rs 1,4 milliard.
Ce 10 juillet 2019, le navire transportant la machine de chantier accoste à Port-Louis. Ce sont des employés de la société Scomat Ltd qui, au moment du déchargement, découvrent les colis suspects. L’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) est immédiatement alertée. La saisie est effectuée dans la foulée.
Un an pour confirmer qu’il s’agissait bien de cocaïne
Ce n’est qu’en juillet 2020, soit un an après la saisie, que le Forensic Science Laboratory (FSL) confirme ce que tous redoutaient : la substance dissimulée est bel et bien de la cocaïne. L’analyse a pris du temps, trop de temps selon certains observateurs. Depuis, l’enquête piétine. Une vingtaine de déclarations ont été enregistrées, notamment celles des employés de Scomat Ltd. Une personne a été longuement interrogée, sans que cela n’aboutisse à une arrestation. À ce jour, aucune inculpation n’a été formulée.
Fait troublant : le 10 août 2021, soit deux ans après la saisie, la tractopelle a été restituée à la société Scomat Ltd. Cette décision a été prise sur recommandation du Directeur des poursuites publiques (DPP), dans l’attente de nouveaux éléments concrets. Le dossier est ensuite soumis à plusieurs allers-retours entre la police et le bureau du DPP. En juin 2022, la police soumet formellement le dossier au DPP, mais celui-ci demande des précisions supplémentaires dès juillet 2023. Un mois plus tard, en août 2023, le DPP recommande de suspendre temporairement l’enquête, dans l’attente d’un rapport de la Financial Intelligence Unit (FIU).
Une enquête sous haute suspicion
Cette succession de lenteurs administratives et de décisions en suspens n’a pas manqué de nourrir spéculations et soupçons de pressions politiques ou autres interférences. Plusieurs observateurs se demandent pourquoi un dossier aussi sérieux, lié à un trafic international de drogue, reste sans suite tangible. Face aux critiques, la police a récemment décidé de rouvrir le dossier. Les enquêteurs ont fait appel à Interpol et à d’autres agences policières de la région pour remonter la piste de ce trafic très structuré, en provenance du Brésil.
Une marque connue des cartels
Un élément intrigant attire particulièrement l’attention des services spécialisés : l’inscription « Caminante » sur les sachets contenant la drogue. Ce nom n’est pas anodin. Quelques mois avant l’affaire mauricienne, une saisie spectaculaire de 1,6 tonne de cocaïne avait été réalisée à Caen, en France. Là encore, la drogue était dissimulée dans des palettes en provenance du Brésil. Et là encore, le mot « Caminante » ornait les sachets de poudre blanche. Cette coïncidence interroge : s’agit-il du même réseau opérant sur différents continents ? Une cellule active du cartel sud-américain aurait-elle ciblé Maurice comme hub discret d’exportation vers l’Afrique ou l’Europe ?
Où en est le dossier aujourd’hui ?
Le rapport de la FIU est désormais entre les mains du DPP. Selon nos informations, il contient des éléments financiers intéressants, potentiellement liés à des transferts suspects autour de l’importation du matériel. Mais il reste à établir un lien direct avec la drogue.
En attendant une décision formelle, les 95 kg de cocaïne sont entreposés sous haute sécurité, conformément aux « Police Standing Orders 138 », qui encadrent la conservation des produits illicites saisis.
Des questions qui restent en suspens
• Comment une cargaison aussi importante a-t-elle pu passer plusieurs contrôles avant d’être découverte par hasard à Maurice ?
• Pourquoi l’analyse de la drogue a-t-elle pris un an ?
• Y a-t-il eu des complicités locales dans l’importation de la tractopelle ?
• Qui sont les destinataires de cette marchandise à Maurice ou ailleurs ?
Le retour de ce dossier sur le devant de la scène relance un débat plus large : celui de la vulnérabilité de nos ports, de l’efficacité des mécanismes de détection douanière, mais aussi de la volonté réelle d’éradiquer les réseaux transnationaux.

