La scène a de quoi couper le souffle. Le week-end dernier, un cargo battant pavillon grec a été intercepté au large de Maurice avec, dissimulée dans sa salle des machines, une cargaison colossale de cocaïne : 433 kilos, d’une pureté estimée à près de 80%, d’une valeur dépassant Rs 6,4 milliards. Du jamais-vu dans la juridiction mauricienne. Et surtout, une affaire qui pourrait désormais se jouer loin des eaux mauriciennes… jusqu’à Singapour.
Un signalement inhabituel qui change tout
Contrairement à d’autres épisodes troublés du passé les allégations autour du MV Wakashio ou encore les suspicions soulevées par l’activiste Bruneau Laurette cette fois, ce sont les marins eux-mêmes qui ont déclenché l’alerte. Un geste rarissime dans l’univers du trafic international, où le silence des équipages vaut souvent règle d’or.
Le capitaine de l’Alpha Bravery, en route du Brésil vers Singapour avant de poursuivre vers la Chine, a contacté les autorités mauriciennes pour signaler la présence d’une cargaison suspecte. Selon les premières informations, la drogue aurait été découverte lors d’une inspection interne et immédiatement placée dans un compartiment scellé.
Alertée samedi après-midi, l’ADSU, appuyée par les commandos de la National Coast Guard (NCG), a lancé une opération d’interception en haute mer. Le navire, qui compte 24 membres d’équipage, a été escorté jusqu’aux abords de Port-Louis, où les autorités ont découvert les fameux 433 kilos de cocaïne soigneusement conditionnés dans des gilets équipés de lumières, un dispositif typique des opérations de largage maritime dans les zones de pêche.
Une opération de haute précision
Le Deputy Assistant Superintendent of Police, Suhail Lidialam, a détaillé la chronologie de l’opération. Le vendredi 7 novembre 2025, une agence maritime locale informe les autorités mauriciennes de la découverte de drogue à bord de l’Alpha Bravery. Aussitôt, la décision est prise d’autoriser le navire à entrer dans la zone maritime mauricienne pour sécuriser la cargaison.
Le dimanche matin, une équipe de MARCOS les commandos maritimes spécialisés monte à bord et prend le contrôle du navire. Le compartiment où se trouvait la drogue, déjà scellé par le capitaine, est inspecté et sécurisé. Les unités de l’ADSU, de la NCG, de la Maritime Air Squadron, de la DCIU et de la Scene of Crime montent ensuite à bord pour procéder à l’extraction de la drogue, avant son transfert à Port-Louis. Le Premier ministre, lors d’une déclaration au Parlement, soulignera plus tard le caractère « historique » de cette saisie.
Une cargaison destinée à ailleurs
Très vite, les enquêteurs s’accordent : la marchandise n’était pas destinée au marché mauricien. D’une part parce que la consommation locale de cocaïne est extrêmement limitée, d’autre part parce que la valeur du chargement dépasse de loin la capacité d’absorption du marché local.
Un autre élément intrigue : l’itinéraire du navire. La prochaine grande escale prévue était Singapour, un pays où les lois antidrogue sont parmi les plus sévères au monde, allant jusqu’à la peine de mort. Pour certains observateurs, cette sévérité pourrait expliquer la décision du capitaine de signaler la drogue avant d’atteindre la Cité-État.
Un équipage sous pression, des experts appelés en renfort
Les enquêteurs privilégient l’hypothèse d’une complicité interne ou d’une négligence grave à bord du cargo. Le capitaine, Emmanuel Drossos, et le chef ingénieur, Razil Oliveros, ont déjà été entendus. Leurs ADN, ainsi que ceux de l’ensemble des 24 membres d’équipage six Grecs, un Russe, dix-sept Philippins ont été prélevés pour comparaison. Les interrogatoires, eux, évolueront au rythme de l’arrivée d’interprètes, plusieurs marins ne maîtrisant pas l’anglais. Mais l’enquête piétine. Pour cette raison, Maurice a sollicité Interpol et les autorités de Singapour, qui pourraient reprendre l’enquête en raison de la destination initiale de l’Alpha Bravery.
Des similitudes troublantes avec des affaires passées
Ce n’est pas la première fois que l’ombre du Brésil plane sur une saisie spectaculaire. Le 10 juillet 2019, 95 kilos de cocaïne avaient été retrouvés dans une tractopelle destinée à Scomat, acheminée sur un navire transportant les rames du Metro Express. L’affaire, malgré sa valeur estimée à Rs 1,4 milliard, n’avait jamais abouti. Une présence politique remarquée dans l’enceinte portuaire ce jour-là avait fait jaser, sans que l’enquête n’avance réellement.
Autre précédent encore plus troublant : le propriétaire de l’Alpha Bravery, Alpha Bulkers, avait déjà été mêlé à une affaire similaire. En Australie, au port d’Adélaïde, 416 kilos d’héroïne avaient été jetés à la mer depuis l’un de ses navires. Les autorités australiennes avaient pu récupérer la marchandise, mais les zones d’ombre demeurent.
Avec cette saisie record, Maurice se retrouve au cœur d’un vaste réseau de trafic international. Mais cette fois, l’affaire ne devrait pas s’enliser. L’implication d’Interpol et l’intérêt des autorités singapouriennes donnent une toute autre dimension à l’enquête.
Reste une interrogation centrale : qui devait récupérer cette cargaison en haute mer ?Et surtout : quels réseaux se cachent derrière un trafic aussi sophistiqué ? L’affaire Alpha Bravery ne fait que commencer.

