Shamila Sonah-Ori : Rs 84,7 millions et un terrain à Courchamps à la veille des élections

ByRédaction

August 5, 2025

Le visage jusque-là discret de Me Shamila Sonah-Ori est aujourd’hui au centre d’un scandale qui secoue les piliers de la gouvernance publique à Maurice. Avouée de profession, connue pour ses liens avec le pouvoir sortant, elle est désormais rattrapée par une série de révélations parlementaires accablantes : Rs 84,7 millions perçus en moins d’une décennie au sein et autour d’organismes publics, un terrain acquis pour Rs 14 millions à la veille des dernières élections générales, et 18 voyages en classe affaires vers des destinations de prestige. Un condensé de privilèges qui laisse une partie du pays profondément écœurée.

Un terrain à Rs 14 millions dans la circonscription No 8

Le 4 novembre 2024, soit quatre jours avant les élections générales, Me Shamila Sonah-Ori et son époux, le Dr Booshan Ori, signent l’achat d’un terrain de 1 391,28 m² aux Berges de Courchamps à Helvétia, dans la circonscription No 8 Moka/Quartier Militaire, bastion politique de l’ex-Premier ministre Pravind Jugnauth. Ce bien, acquis auprès du couple Saad Abdul Qadr Nabeebux, est enregistré pour Rs 14 millions sous le TV 202411/000575.

L’emplacement et le timing de cet investissement suscitent des interrogations éthiques et politiques : pourquoi un tel achat, aussi stratégique qu’opportun, à la veille d’un scrutin majeur ? Quel message cherchait-on à envoyer ou à anticiper ?

Une vie au-dessus du commun : voyages en classe affaires

De 2015 à 2024, Me Sonah-Ori aurait effectué 18 voyages internationaux en classe affaires, principalement avec Emirates et Air Mauritius. Les destinations incluent Londres, Dubaï, New Delhi, Mumbai, Cape Town, Durban et La Réunion. Que ces voyages aient été financés par l’État, par les organismes qu’elle représentait ou sur ses propres fonds importe peu aux yeux de l’opinion publique : l’image projetée est celle d’une élite déconnectée du quotidien des Mauriciens.

Rs 84,7 millions en provenance de fonds publics

C’est lors de la séance parlementaire du 29 juillet 2025 qu’un chiffre saisissant est révélé par le Premier ministre : entre 2015 et 2024, Me Shamila Sonah-Ori aurait perçu un total de Rs 84,7 millions au titre de salaires, honoraires juridiques, jetons de présence et allocations diverses au sein d’organismes publics et parapublics.

La répartition de ces revenus donne une idée de l’étendue de son influence :

  • Commissaire à la protection des emprunteurs (2015-2020) : Rs 100 000 à Rs 120 000/mois
  • Membre de l’Assessment Review Committee (ARC) de la MRA (2020-2024) : Rs 96 295/mois + allocation de transport
  • Conseillère juridique pour :
    • SBM Bank (Rs 37,2 M)
    • ICT Authority (Rs 12,1 M)
    • Mauritius Duty Free Paradise (Rs 4,8 M)
    • Mauritius Housing Company (Rs 1,4 M)
    • MBC, Airports of Mauritius, FIU, Maubank, Air Mauritius…

À cela s’ajoutent des jetons de présence pour des postes dans plusieurs conseils d’administration : Landscope, BPML, Informatics Parks, Polytechnics Mauritius, MIE, pour des montants allant de Rs 8 500 à Rs 25 000 mensuellement.

Enfin, une réclamation de Rs 2,02 millions adressée à la Financial Crimes Commission (FCC) vient parachever cette accumulation de revenus, en pleine tempête judiciaire visant plusieurs anciens ministres du MSM.

Conflits d’intérêts présumés à la MRA

Mais au-delà des chiffres, c’est la question des conflits d’intérêts qui alimente la colère populaire. Me Sonah-Ori a siégé à l’Assessment Review Committee (ARC) de la MRA — l’instance qui statue sur les contestations fiscales — tout en représentant, dans certains cas, des clients devant la même autorité fiscale.Des sources internes appellent à une enquête indépendante afin d’examiner les cas traités pendant sa présence à l’ARC, et de déterminer s’il y a eu intervention ou réduction de dettes fiscales sur des dossiers où elle avait un intérêt personnel ou professionnel.

Des racines familiales bien enracinées dans le pouvoir

Née dans une famille influente, Shamila Sonah-Ori est la fille du Dr Sonah Sono, célèbre médecin des années 70. Elle est également liée par alliance à la famille Jugnauth : son père est marié à la sœur de Sir Kailash Ramdanee, défunt père de Kobita Jugnauth, épouse de l’ancien Premier ministre. Ce lien de parenté avec le clan Jugnauth renforce la perception d’un système de favoritisme familial bien rodé. Des rumeurs évoquent également l’effacement de dettes fiscales sur intervention d’un « haut lieu ». Des révélations qui, si confirmées, pourraient transformer une affaire individuelle en scandale d’État.

Une République confisquée ?

Lors des échanges parlementaires, le Premier ministre le Dr Navin Ramgoolam  n’a pas mâché ses mots :« Je me demande quelquefois : n’y avait-il pas d’autres avoués à Maurice ? Une seule personne ? Il faut se demander ce que ces gens mangent pour encaisser autant d’argent. How fat can you get on money ? »Cette phrase, reprise massivement sur les réseaux sociaux, illustre l’indignation collective. Un seul nom, des dizaines de fonctions, des millions de roupies : l’image d’un État accaparé par une poignée de proches du pouvoir.

Une Freedom of Information Act plus nécessaire que jamais

Face à ces dérives, plusieurs observateurs et associations citoyennes réclament l’introduction immédiate d’une Freedom of Information Act, afin de permettre à chaque citoyen d’accéder aux informations liées aux contrats publics, aux nominations, aux rémunérations, et aux conflits d’intérêts potentiels.Le cas Sonah-Ori n’est probablement que la première pièce d’un domino beaucoup plus large. Il est urgent de rétablir la confiance entre les institutions et la population. Et cela ne pourra se faire qu’en exposant la vérité, toute la vérité.

Car au final, cette affaire n’est pas celle d’une seule avouée. Elle est le reflet d’un système, d’une décennie de pouvoir verrouillé, et d’une République qui doit choisir : continuer à protéger les siens… ou se réinventer.