À la veille d’un lundi décisif pour l’Alliance du Changement, les tensions internes au MMM atteignent leur paroxysme. Tandis que Paul Bérenger hésite entre rupture et calcul politique, le Premier ministre Navin Ramgoolam, lui, reste imperturbable et déterminé à gouverner malgré les secousses. Dans ce bras de fer où se mêlent ego, stratégie et héritage politique, un nom commence déjà à émerger : celui de Joanna Bérenger, en pole position pour devenir la prochaine Leader de l’Opposition si le schisme se confirme.
C’est sans nul doute le sentiment qui anime le Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam. Depuis le début de la crise, il prend à bras-le-corps ses responsabilités, refusant de céder aux caprices de Paul Bérenger et d’une faction minoritaire du MMM. Il reste d’un calme olympien face aux tentatives de déstabilisation de son gouvernement.
Certes, il y a des engagements électoraux, mais le camp mauve sait mieux que quiconque les difficultés inimaginables héritées depuis la prise de fonction. Pendant presque une année, Paul Bérenger a commencé à tirer dans les pattes de l’alliance, soutenu par une section des mécontents. Le bon, c’est lui, et les méchants, ce sont les autres. Un peu comme ce dicton de Jean-Paul Sartre : « L’enfer, c’est les autres. »
Mais la politique n’est pas une cour de récréation. Le Conseil des ministres est fondé sur le principe de solidarité collective. Nous marchons ensemble, nous gagnons ensemble et nous tombons ensemble. « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne », affirme l’ancien Premier ministre français Jean-Pierre Chevènement. Cela signifie qu’en cas de désaccord avec la ligne du gouvernement, le ministre doit soit se taire pour rester en poste, soit présenter sa démission pour rester fidèle à ses convictions. Chevènement a lui-même appliqué cette règle à plusieurs reprises lors de ses démissions.
Paul Bérenger en waiting mode : départ ou faux départ ?
La très conservatrice Radio Maurice (RM1), qui a clairement devancé tous ses concurrents sur la gestion de cette info, publiait sur les réseaux sociaux, à la mi-journée samedi : « Paul Bérenger : ma décision est prise, je ne vois pas ce qui pourrait me faire changer », avec un audio du principal concerné affirmant qu’il ne compte pas quitter le gouvernement avant lundi. Le leader mauve a déjà fait part au Premier ministre, Navin Ramgoolam, de sa décision de démissionner. Ce dernier lui aurait laissé le choix. À ce stade, il n’a toutefois pas encore soumis officiellement sa lettre.
Car en redoutable politicien, Paul Bérenger sait qu’il ne contrôle plus la machinerie des militants. Il tentera lundi après-midi d’obtenir le soutien du Comité central spécial, qui sera suivi du bureau politique prévu à la rue Ambrose. Ses chances se sont amoindries dans cette dernière instance, où peu d’élus seraient enclins à le suivre après deux décennies dans l’opposition.
Chassez le naturel
Comme en 1993, il y a 32 ans de cela, Paul Bérenger va sans doute rater un rendez-vous important avec l’histoire. Après avoir piloté l’organisation du 5ᵉ sommet de la Francophonie à Maurice, il est éjecté de son maroquin avant l’arrivée de François Mitterrand. Cette fois également, il pourrait manquer la rencontre en tant que numéro deux du gouvernement avec le président Emmanuel Macron, qui arrivera ce jeudi.
Paul Bérenger n’aime pas les travers du pouvoir. Il est à l’aise dans l’opposition. Et c’est sans doute là-bas qu’il pourrait redémarrer la carrière en berne de sa fille, l’héritière dynastique du MMM, Joanna Bérenger.
Le leader maximo aurait dû aller vers le Conseil des ministres pour évoquer ses différends et non pas choisir la voie publique par médias interposés. Son entourage explique qu’il serait contre le renouvellement du contrat du Commissaire de police, Rampersad Sooroojebally. L’absence de la réforme électorale au Cabinet des ministres l’aurait également irrité. Les tensions entre Paul Bérenger et Navin Ramgoolam repartent crescendo après les évènements de vendredi. Et cette révélation de taille dans l’émission Au Cœur de l’Info vendredi : Reza Uteem évoque une déclaration de son leader devant le dernier Comité central : « Moi, mo pe allé… Mo pas pe dire MMM pe quitte gouvernement… Jusqu’à quand tiendra-t-il ? »
Richard Duval, le ministre du Tourisme, interrogé par la presse vendredi lors d’une fonction, affirme que les divergences d’opinions sont normales et que le gouvernement reste concentré sur son programme.
Réformes ou chaos
À la tête du pays, le Dr Navin Ramgoolam aurait voulu rester populaire et se la jouer Père Noël. Toutefois, le lourd héritage économique de l’ancien régime l’empêche de penser dans cette direction. Avec la pension à 65 ans, une pilule qui reste amère pour la population, le Premier ministre ne pouvait pas prendre le risque de venir avec une réforme électorale ou encore un Constitutional Appointment Commission. La situation économique ne s’y prête pas. Cela aurait simplement donné l’occasion d’alimenter la campagne des détracteurs qui veulent semer le chaos social dans le pays.
Car un sujet comme la réforme électorale obtient difficilement le consensus. Surtout lorsqu’il faut décider de maintenir ou non certaines garanties constitutionnelles, comme le Best Loser System, qui a profité à toutes les communautés du pays depuis l’indépendance. S’il faut le remplacer, quel système ou quelle alternative devraient être privilégiés ? Cela, personne ne nous le dit.
Entre 2000 et 2005, alors que l’alliance MSM-MMM disposait d’une grosse majorité — 54 élus directs et 4 best-losers — cette réforme n’avait pu se concrétiser malgré un comité d’élite parlementaire dirigé par Ivan Collendavelloo, Senior Counsel. On sait qu’Emmanuel Leung Shing, ex-Directeur des poursuites publiques et Queen’s Counsel, avait publié un dissenting report pour faire obstacle à la proposition d’avoir 80 députés, dont 60 élus selon le système First Past the Postet le reste à la proportionnelle, notamment à travers une Party List. L’ancien Attorney General avait indiqué que cela représentait un « germe d’instabilité » en raison du risque que des non-élus par le vœu populaire prennent le pouvoir en otage. Le comité Leung Shing a rejeté la création d’un fonds commun de financement que le rapport Sachs avait proposé. Il avait estimé que le rapport Collendavelloo était taillé sur mesure pour le MMM.
En ce qui concerne le Constitutional Appointment Commission, qui peut logiquement s’attendre à ce qu’une telle instance puisse opérer sans interférence quelconque, surtout dans un pays où les préjugés et la perception dépassent largement la réalité. Même danger pour la Freedom of Information Act, que l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair — son père fondateur — affirme avoir été l’une des plus grosses erreurs de sa carrière.
Les vraies raisons
Depuis l’annonce de la décision de Paul Bérenger, certains observateurs affirment que sa colère serait liée au retard dans le renouvellement des contrats des Independent Power Producers (IPP) et un jackpot de 68 milliards de roupies sur 20 ans. Nous ne jetterons pas d’huile sur le feu. De plus, il est clair que les travaillistes sont fatigués de devoir subir les humeurs des Bérenger, père et fille, ou encore de voir que le gouvernement doit vivre aux diktats du Comité central ou du bureau politique du MMM. Un peu de sérénité, avec un seul capitaine à bord, ferait le plus grand bien par les temps qui courent !
Les scénarios possibles : Joanna Bérenger en force
No 1 — Paul Bérenger démissionne. Il passe dans l’opposition avec tous ses membres ou une majorité d’entre eux. Une chance quasi nulle sur cent mille.
No 2 — Le leader mauve démissionne. Seul un dernier carré de fidèles lui emboîte le pas : sa fille Joanna, son fidèle lieutenant Rajesh Bhagwan, Arianne Navarre-Marie, Deven Nagalingum et Fawzi Allymun. Dans ce cas, Joanna Bérenger devient Leader de l’Opposition avant de prendre les rênes du MMM.
No 3 — Si l’option deux se réalise, le MMM se scinde en deux. Une âpre bataille pour le contrôle du parti et du symbole du cœur. Les « traîtres » se feront lyncher politiquement durant les Private Notice Questions. Une guerre larvée, comme entre le MMM et le RMM dans les années 1993.
No 4 — Paul Bérenger et Rajesh Bhagwan démissionnent également du Parlement, provoquant des partielles dans leurs fiefs des Nos 19 et 20. Ce qui couperait à coup sûr l’herbe sous les pieds de Roshi Bhadain et Patrick Belcourt, tous deux incapables de prendre le contrôle d’un arrondissement lors des dernières municipales. Le PTR n’aurait même pas besoin d’y participer ni de s’éreinter dans une course sans enjeu majeur.
No 5 — D’éventuels départs ministériels, comme mentionné ci-haut, ouvriraient la porte aux ambitions légitimes d’élus travaillistes qui se donnent corps et âme sur le terrain, contre vents et marées.

