Viol conjugal : « Je n’avais pas le droit de dire non »

ByRédaction

September 3, 2025

Le mariage ne peut pas être un passe-droit. Pourtant, pour beaucoup de femmes, dire non reste impossible. Entre silence imposé, honte sociale et vide juridique, le viol conjugal demeure une violence invisible mais dévastatrice. C’est le thème de notre dossier de la semaine, où témoignages, analyses et regards d’experts révèlent une réalité encore trop souvent ignorée.

Une réalité qui se cache derrière les murs

Le viol conjugal reste l’un des tabous les plus lourds. Dans les centres d’aide, les témoignages affluent, racontant des histoires intimes de femmes contraintes à des rapports sexuels non consentis. Mais la loi, elle, demeure muette. Aucune définition claire ne protège explicitement les victimes lorsqu’elles sont mariées.

« Beaucoup de femmes viennent ici, mais certaines repartent avant même de commencer leur parcours », confie une employée d’un centre d’aide, sous anonymat. Son rôle est d’accompagner ces femmes dans leurs démarches, mais elle décrit un processus éprouvant : plainte, examens médicaux, récits répétés. « Les femmes doivent prouver ce qu’elles ont subi. Beaucoup abandonnent, ou restent avec leur mari par peur ou par manque de soutien », dit-elle.

La stigmatisation sociale pèse lourd : honte, culpabilité, peur des jugements. « Même ici, nous ne pouvons pas les forcer à porter plainte. Nous écoutons, nous soutenons, mais le choix leur appartient », poursuit-elle. Le centre propose un suivi global – psychologique, juridique, aide à l’emploi, protection des enfants – mais reconnaît ses limites. « La loi ne va pas assez loin. On les aide, mais elle ne les protège pas vraiment. »

Des procédures policières lourdes et décourageantes

La Family Welfare and Protection Unit (FWPU) de la police reçoit elle aussi des femmes victimes de violences sexuelles au sein du couple. Une agente explique : « Nous accueillons les femmes avec tact, souvent par une policière. Nous enregistrons un statement détaillé et orientons la victime vers un soutien psychologique. »

Mais les démarches sont complexes et nécessitent la coopération totale des victimes : visites chez le médecin légiste, détails précis des agressions. « Certaines trouvent le courage de dénoncer, mais beaucoup retirent leur plainte par peur ou découragement », constate-t-elle. Les hommes victimes, eux, restent invisibles. « Depuis que je suis en service, je n’ai jamais eu d’homme qui dépose plainte pour viol conjugal. Mais s’ils le font, ils bénéficieront du même traitement », ajoute-t-elle.

La police peut offrir écoute, conseils légaux, aide au divorce ou orientation vers des shelters pour les femmes sans solution. Mais tant que le viol conjugal n’est pas reconnu comme une infraction spécifique, « il n’y a aucune garantie qu’un mari agresseur sera arrêté ».

Le vide juridique qui entretient l’impunité

Pour l’avocat Ken Sabapathee, spécialiste en droits internationaux, le problème est limpide : l’absence de criminalisation claire du viol conjugal. « Le retard vient d’un héritage où le mariage est considéré comme une sphère privée, difficilement pénétrable par le droit pénal », explique-t-il.

Certes, la loi sur la violence domestique couvre certains abus, mais le viol conjugal n’existe pas en tant qu’infraction autonome. Dans d’autres pays – France, Canada, Afrique du Sud – le consentement est requis à chaque rapport, et son absence est reconnue comme un viol. Ici, les victimes peuvent demander une Protection Order ou déposer plainte pour sexual assault. Mais dans la pratique, ces recours restent insuffisants. « L’absence de reconnaissance claire crée un sentiment d’injustice et décourage les victimes », souligne Me Sabapathee.

Il appelle à des réformes urgentes : incrimination spécifique, procédures adaptées, formation des policiers et magistrats. « Le mariage ne peut pas être un consentement permanent. Le consentement doit être respecté, même dans le mariage. »

Le traumatisme psychologique

La psychologue Fatimah Ghanty, suivie par plus de 92 000 abonnés sur TikTok, insiste : « Le viol conjugal doit être reconnu pour ce qu’il est : un viol. »

Elle rappelle que la contrainte peut prendre différentes formes : violence physique, menaces, intimidation ou profit de l’incapacité à consentir (sommeil, maladie, intoxication).

Les conséquences psychologiques sont profondes : « C’est une agression sexuelle doublée d’une trahison de confiance. Les victimes développent peur, anxiété, honte, mais aussi dépression et stress post-traumatique. »

Elle ajoute que les hommes peuvent également en être victimes, mais que les stéréotypes les enferment : « On croit qu’un homme doit toujours vouloir du sexe. Ce mythe les réduit au silence. »

Témoignage : « Je n’avais pas le droit de dire non »

Une survivante raconte son histoire : « Dès le début, mon mari m’a forcée à avoir des rapports. Quand j’étais enceinte de neuf mois, il m’a quand même forcée. Parfois, il allait jusqu’à m’attacher. »

Chercher de l’aide auprès de sa mère n’a rien changé. « Je lui ai dit que je ne pouvais plus continuer. Elle m’a répondu : C’est ton mari, tu as des enfants avec lui. »

Un jour, elle a pris une décision radicale : partir avec ses enfants et demander le divorce. « Aujourd’hui, je vis pour eux. Je vais mieux, mais je garde beaucoup de blessures. » Elle n’a jamais porté plainte, par honte et par peur du jugement social. Son appel est clair : « N’attendez pas. Le ministère de la Femme doit agir concrètement pour protéger les victimes. »

L’affaire « Monsieur X » : un électrochoc

En avril 2025, une femme de 35 ans a brisé vingt ans de silence en dénonçant son mari, « Monsieur X », pour des années de viols et violences psychologiques. Selon sa plainte, plusieurs complices, dont un cousin de l’époux, participaient aux abus. Une seconde victime, âgée de 38 ans, a elle aussi porté plainte en mars pour des faits similaires. Un policier proche de l’enquête résume sa colère : « Ce monsieur X doit pourrir en prison. »

Cette affaire rappelle à quel point le silence protège les agresseurs et combien la loi reste inadaptée pour protéger les victimes.

Une bataille qui ne fait que commencer

Le constat est partagé : sans reconnaissance explicite du viol conjugal, les victimes restent enfermées dans une double prison – celle des murs du foyer et celle de la loi. Les associations, la police, les avocats et les psychologues tirent la sonnette d’alarme.