- « Go for the kill : dans les coulisses d’une opération secrète improvisée à la dernière heure »
C’est une affaire qui avait tenu le pays en haleine. Le décès de l’ex-Mr Mauritius Rajen Sabapathee avait causé un vif émoi au sein de la population. Pourtant, en ce 21 janvier 2000, le fugitif allait connaître une fin tragique. Il ne pouvait en être autrement, explique un membre du Groupement d’Intervention de la Police Mauricienne (GIPM) qui avait participé à l’opération. L’ordre avait été donné pour éliminer celui qui donnait du fil à retordre aux policiers.
Lorsqu’il est embarqué dans une fourgonnette blindée, notre interlocuteur ne connaissait pas l’identité de la cible. Une mesure de précaution utilisée par les hauts gradés de la police en charge de l’opération pour éviter toute fuite d’informations. Avec ses autres collègues et des officiers venus d’autres unités, ils sont conduits dans la région de Chamarel où se terrait l’ex-Mr Mauritius. Des officiers du renseignement avaient fait le guet pendant sept à dix jours pour s’assurer de l’identité de Rajen Sabapathee.
Des officiers triés sur le volet
Les officiers choisis ont fait l’objet d’un important travail de profilage. Nous sommes alors à la veille de la fête du Thaipoosam Cavadee. Parmi les tireurs d’élite se trouvait une fine gâchette attachée à la sécurité personnelle de l’ancien Commissaire de police André Feillafé. Ce dernier se rendra sur les lieux après l’opération en hélicoptère. Il posera d’ailleurs fièrement devant l’appareil avant de faire une déclaration à la presse. Chez notre informateur du GIPM, le mot d’ordre était de « go for the kill ». Il n’était pas question de le prendre vivant. Son corps fut criblé de 27 coups de feu, dont la direction de certaines balles était pour le moins intrigante.
L’erreur fatale
L’erreur de Sabapathee est qu’il s’en était pris, le 16 janvier de la même année, à deux membres de la famille Ragavoodoo. Ce qui a déclenché l’opération visant à le mettre hors d’état de nuire. D’autant plus qu’il avait sur lui une hit list comprenant soit des personnes à qui il en voulait, soit des personnes avec lesquelles il souhaitait entrer en contact. De plus, il avait appelé ses proches pour le Nouvel An sans savoir que leurs lignes téléphoniques étaient sur écoute. Un rapport officiel de la police stipule que c’est à 4 h 45, ce vendredi-là, que l’offensive est menée. L’hélicoptère de la police, avec à son bord l’assistant surintendant de police Parmanand Sookun, le copilote Dhanesh Jawaheer et deux membres du GIPM, survole la région pour éclairer la cachette.
La fusillade de Chamarel
Selon une autre version, le fugitif aurait eu un besoin pressant et se serait rendu dans une case en tôle. Il avait trouvé bizarre qu’aucun chien n’aboie ni ne se manifeste comme à l’accoutumée. Sabapathee était armé d’une carabine. Il devait vite comprendre qu’il était cerné lorsque les sommations de se rendre résonnent. Loin de se décourager, il tire des coups de feu en direction des policiers, atteignant certains d’entre eux, tout en tentant de prendre la fuite.
Les coups de feu sont échangés. Deux officiers du GIPM sont touchés par une décharge de chevrotine. La riposte policière est sanglante. Vingt-sept coups de feu sont évoqués. Le costaud tombe sous les balles. C’est là que les versions divergent. Une version indique qu’il aurait été abattu après son arrestation. D’autres évoquent une mort survenue en chemin alors qu’il était transporté vers l’hôpital Candos.
Un fugitif lourdement armé
Ceux qui ont participé à l’opération affirment que l’évadé de la prison de La Bastille était armé jusqu’aux dents. Un fusil à double canon, un revolver, un étui contenant quatorze cartouches, une arme blanche et trois cartouches vides sont saisis sur lui.
Dans la matinée, la nouvelle de la mort de l’ex-Mr Mauritius se répand rapidement, provoquant un climat de tension. Plusieurs personnes, dont des politiciens, se rendent au domicile des Sabapathee à Belle-Rose.
Des funérailles sous haute tension
Le lendemain, soit le 22 janvier 2000, de nombreuses personnes accompagnent la dépouille de Rajen Sabapathee de la rue Sainte-Anne au cimetière de Saint-Martin, où l’ex-Mr Mauritius est inhumé selon les rites tamouls. Une voiture avec une photo géante du culturiste précède le cercueil et diffuse la chanson « Tu m’as tout donné, tu m’as tout repris » de Mike Brant, chanteur préféré du défunt.
Le convoi prend plus de trois heures pour arriver au cimetière de Saint-Martin en passant par les rues Hugnin, Pope Hennessy et Mont-Roches. Des gens sont massés des deux côtés de la route pour voir passer le cercueil. Des slogans hostiles aux autorités sont lancés. Aucun incident n’est à déplorer.
À 18 heures, le convoi mortuaire de Rajen Sabapathee arrive à Saint-Martin, suivi d’une foule de plus de 10 000 personnes. Quelques-uns scandent des slogans tels que « Rajen innocent », tandis que d’autres portent en silence des pancartes et banderoles affichant le même message.
Le combat pour la vérité
Dans les jours suivants, un « Comité pour la vérité Rajen Sabapathee » est mis sur pied avec Devarajen Kanaksabee et Rama Valayden comme principaux protagonistes. L’ancien Commissaire de police déchu, feu Raj Dayal, fera son baptême de feu politique lors d’un meeting tenu à la résidence du défunt quelques semaines plus tard. Il se rendra ensuite à Chamarel et déplorera l’usage d’une force excessive contre le fugitif.
L’évasion de Rajen Sabapathee
C’est peu après avoir appris que le Conseil privé de la Reine avait rejeté son appel confirmant sa condamnation à 18 ans de prison que Rajen Sabapathee décide de s’évader de la prison de haute sécurité de La Bastille, à Phoenix, le 30 juillet 1999. Il prendra la fuite un matin en compagnie d’Alex Antoine Lionel, alias Dallon, Mohamad Talat, Clifford Kersley Rioux et Jagessur Dan Ramessur. Ce dernier recevra une balle dans le dos lors d’une opération ayant mené à sa capture à La Flora et succombera à une infection quelques mois plus tard.
Cette évasion spectaculaire avait, à l’époque, fait les choux gras de la presse. Les autorités feront même revenir un bateau au port, craignant que l’ex-Mr Mauritius s’y trouve pour fuir le pays. L’opération coûtera Rs 1,5 million à l’État pour indemniser l’armateur.
Sans l’attaque des Ragavoodoo, Sabapathee ne serait peut-être jamais tombé. Cet incident avait confirmé sa présence à Maurice alors que beaucoup pensaient qu’il avait fui à l’étranger, à l’instar de Sténio Hervel, dit Piou-Piou.
Une enquête judiciaire est ouverte après sa mort. Aucune poursuite ne sera engagée contre les policiers. La Cour statuera qu’il n’y avait pas eu de foul play. Rajen Sabapathee était en cavale et recherché après son évasion de La Bastille et pour la fusillade de Quatre-Bornes.
Les Muckloo acquittés
Hurrylall, Indira et Rabindranath Muckloo étaient accusés d’avoir hébergé illégalement Rajen Sabapathee après son évasion de la prison de haute sécurité de La Bastille, à Phoenix. Défendus par Me Rama Valayden, ils seront acquittés par la magistrate Sheila Bonomally.
La Cour estimera que la poursuite n’a pas établi qu’il y avait eu complot entre les Muckloo dans le but d’abriter l’ex-Mr Mauritius.

