Crise migratoire : Trois jeunes sur quatre envisagent de quitter le pays

ByRédaction

August 27, 2026

Pourquoi une partie de la jeunesse n’arrive-t-elle plus à envisager son avenir dans l’île ? Quel impact l’arrivée croissante de travailleurs étrangers peut-elle avoir sur l’identité mauricienne ? Entre malaise social, besoin de main-d’œuvre et transformation démographique, le pays  se retrouve face à une équation délicate.

Maurice change. Il suffit de regarder autour de soi pour s’en rendre compte. Dans les entreprises, sur les chantiers, dans certains commerces, les hôtels, les usines et jusque dans les quartiers résidentiels, la présence de travailleurs venus d’ailleurs est devenue beaucoup plus visible. Dans le même temps, un mouvement inverse se dessine : de nombreux Mauriciens, particulièrement parmi les jeunes générations, regardent désormais vers l’étranger lorsqu’ils pensent à leur avenir.

Deux mouvements qui se croisent : des étrangers viennent travailler à Maurice tandis que des Mauriciens envisagent de partir.Le phénomène dépasse aujourd’hui le simple ressenti. Selon les données de l’Afrobarometer Flagship Report 2026, présenté le 10 août, 76 % des Mauriciens âgés de 18 à 25 ans envisageraient de quitter le pays, contre 26 % il y a dix ans. À l’échelle de l’ensemble de la population, cette proportion serait passée de 26 % en 2016 à 52 % aujourd’hui.

Derrière ces chiffres se cache une interrogation beaucoup plus profonde : pourquoi autant de jeunes ont-ils du mal à se projeter dans leur propre pays ? Pour certains, partir étudier, travailler ou s’installer ailleurs est devenu presque une étape naturelle. Pour d’autres, le départ est perçu comme une nécessité. Salaires jugés insuffisants, coût du logement, perspectives professionnelles limitées, manque de reconnaissance, qualité des services ou encore sentiment que l’ascenseur social fonctionne mal : les raisons s’additionnent.En 2025, la population résidente aurait ainsi reculé sous l’effet d’environ 3 200 départs vers l’étranger.

Parallèlement, Maurice continue d’importer la main-d’œuvre dont plusieurs secteurs économiques ont besoin. Selon des chiffres communiqués par le Premier ministre à l’Assemblée nationale, le pays comptait, au 31 mai 2026, environ 52 000 travailleurs étrangers détenteurs d’un permis de travail. En ajoutant les titulaires d’un Occupation Permit, le nombre d’étrangers autorisés à travailler dans l’île dépasserait les 64 000.

Ils viennent principalement d’Inde, du Bangladesh, du Népal et de Madagascar, mais également d’autres pays africains, asiatiques et européens.

Une crise d’appartenance

Pour Dorianne Etive, coach en identité, stratégie d’image et personal branding, le problème touche désormais au sentiment d’appartenance. Revenue exercer à Maurice après une formation en France, la jeune professionnelle dit constater un malaise identitaire chez certains jeunes, mais aussi chez des adultes. Selon elle, une partie de la population ne se reconnaît plus totalement dans les conditions économiques et sociales qui lui sont proposées.

Le problème ne serait donc pas uniquement de savoir combien de personnes arrivent ou combien partent. Il s’agit également de comprendre pourquoi certains Mauriciens ont progressivement le sentiment de ne plus trouver leur place dans leur propre pays. 

Travail : le sentiment d’une concurrence inégale

Dorianne Etive évoque notamment la situation sur le marché de l’emploi. Au-delà de la hausse du coût de la vie et du sentiment d’un manque de méritocratie, certains jeunes auraient l’impression d’évoluer dans une concurrence devenue déséquilibrée.

Elle cite le cas de travailleurs étrangers dont certaines conditions d’emploi comprennent le logement ou d’autres facilités. Ces derniers peuvent ainsi économiser une partie de leur salaire ou envoyer de l’argent à leur famille dans leur pays d’origine.

À côté, le travailleur mauricien doit généralement assumer son loyer ou son prêt immobilier, son transport, ses factures, l’alimentation et les dépenses familiales.

Cette comparaison alimente parfois un sentiment d’injustice.

Pour Dorianne Etive, ce malaise s’ajoute aux crises économiques, sociales et politiques vécues ces dernières années et contribue à nourrir la frustration d’une partie des Millennials et de la génération Z.

Un système qui ne répond plus aux aspirations

L’éducation constitue un autre élément du problème. Dorianne Etive estime qu’un décalage s’est installé entre ce que le système éducatif prépare les jeunes à devenir, ce que le marché du travail recherche réellement et les aspirations nouvelles des générations qui arrivent.Le logement en est un exemple révélateur. Les possibilités de financement existent, mais les prix et les capacités de remboursement ne correspondent pas toujours aux niveaux de revenus.

Entre un prêt immobilier, le leasing d’une voiture, les dépenses liées aux enfants, l’alimentation, les factures et les dépenses quotidiennes, certains ménages ont le sentiment de travailler essentiellement pour honorer leurs engagements financiers.

À cette pression s’ajoute une interrogation : quel avenir offrir à leurs enfants ?

Lorsque le sentiment que le mérite ne suffit plus pour progresser s’installe, la confiance dans le système s’effrite. Et lorsque cette confiance disparaît, l’étranger devient naturellement une possibilité. L’herbe n’y est pas nécessairement plus verte. Mais elle peut le paraître.

La crainte d’une perte d’identité

Notre interlocutrice s’inquiète particulièrement de voir le désir d’émigration toucher les personnes économiquement actives : diplômés, professionnels, couples et jeunes parents. Ce sont précisément ces générations qui sont appelées à transmettre demain une partie de la culture et des références mauriciennes.

Pour elle, si leur départ se poursuit parallèlement à l’arrivée d’une nouvelle population, Maurice devra inévitablement réfléchir à la question de la transmission de son identité.

Mais de quelle identité parle-t-on ?

Jocelyn Chan Low : « Maurice est le fruit de plusieurs migrations »

Pour l’historien et intellectuel Jocelyn Chan Low, il faut éviter de tomber dans une lecture simpliste du phénomène. Maurice ne s’est jamais construite autour d’un peuple unique. Son histoire est précisément celle de populations venues d’ailleurs qui, au fil des générations, ont fini par créer quelque chose de particulier : le Mauricianisme.

Africains et Malgaches réduits en esclavage, colons français, travailleurs engagés venus principalement de l’Inde, migrants chinois, Britanniques et autres Européens : l’histoire du pays est celle de populations qui se sont rencontrées, parfois affrontées, puis mélangées et transformées.

Ces différentes présences ont laissé des langues, des religions, des cuisines, des musiques, des traditions, des noms de famille, des fêtes, des croyances et des pratiques sociales.L’identité mauricienne n’est donc pas, selon lui, la simple addition de plusieurs cultures. Elle correspond surtout à ce qui est né de leur rencontre.

Une île, une histoire commune

Avant même les communautés, rappelle Jocelyn Chan Low, il y a également le territoire.

Le Morne, Pieter Both, les gorges de la Rivière Noire, les champs de canne, les lagons, les marchés, les villages et Port-Louis participent à un imaginaire collectif.

L’identité mauricienne se retrouve aussi dans des valeurs et des habitudes quotidiennes : la solidarité familiale, le respect des anciens, la débrouillardise, l’hospitalité, l’humour, la nourriture, les fêtes et cette capacité historique à vivre avec les différences. C’est précisément cet héritage qu’il faut continuer à transmettre.

Immigration : quel modèle pour demain ?

L’arrivée croissante de travailleurs étrangers ne constitue donc pas automatiquement une menace identitaire , constate l’historien .Maurice continuera d’avoir besoin de main-d’œuvre étrangère. Le vieillissement démographique et les besoins de certains secteurs rendent cette évolution difficilement évitable.Mais une question politique majeure se pose désormais : quel modèle d’immigration donner aux jeunes une raison de rester

Pour Jocelyn Chan Low, cependant, aucune politique migratoire ne réglera le problème si Maurice ne s’attaque pas parallèlement aux raisons qui poussent ses propres jeunes à partir. On ne peut pas demander à une génération de défendre son pays et son identité si elle estime que son avenir professionnel, économique et familial se trouve ailleurs. Cela suppose des emplois qualifiés, des salaires plus compétitifs, un meilleur accès au logement, un environnement favorable à l’entrepreneuriat et surtout un système dans lequel le mérite permet réellement de progresser.

« C’est aux gouvernements successifs de créer les conditions qui permettent aux jeunes de vouloir rester. Tant que nous ne rendons pas le pays agréable à vivre, tant que nous ne donnons pas une perspective visible d’un avenir meilleur, il est difficile de dire aux jeunes : ne pars pas, reste dans ton pays, sois patriote », soutient Jocelyn Chan Low. La gouvernance et la méritocratie deviennent donc, à ses yeux, des éléments centraux du débat.

Rajen Narsinghen : « Il ne faut pas généraliser »

Invité de l’émission Face à face avec Habib Mosaheb, le Junior Minister et ancien chargé de cours à l’Université de Maurice, Rajen Narsinghen, avait lui aussi reconnu la pertinence de certaines interrogations sur le fonctionnement du système mauricien.

Il refuse cependant d’en faire l’unique explication de l’émigration.Selon lui, des progrès ont été accomplis dans certains domaines, notamment en matière de recrutement, même s’il reconnaît la nécessité de continuer à renforcer la méritocratie.

Et cette responsabilité ne concernerait pas uniquement le secteur public. Le privé et les institutions doivent également permettre aux jeunes de sentir que les qualifications, l’expérience et les compétences constituent réellement les critères déterminants pour progresser. L’enjeu n’est donc pas de fermer Maurice au monde. Ce serait nier sa propre histoire.

Il s’agit plutôt de réussir un double pari : accueillir et intégrer ceux dont le pays a besoin, tout en redonnant à ses propres citoyens suffisamment de raisons de rester, de revenir et de construire leur avenir ici.

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