C’est un sentiment qui gagne du terrain au sein du gouvernement comme dans une partie de l’opinion publique. Ironie du sort, certains renvoient aujourd’hui à Paul Bérenger les mots qu’il avait lui-même lancés à un agent de la Very Important Persons Security Unit (VIPSU) affecté au service du Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam. La scène s’était produite dimanche dernier à Côte d’Or, lors des célébrations de la Journée internationale de la Femme un événement que beaucoup ont pourtant décrit comme un succès sur le plan de l’organisation et du contenu.
Mais la veille, soit le samedi 7 mars, lors d’une conférence de presse tenue à l’issue de la réunion du Comité central du MMM, Paul Bérenger avait laissé éclater son irritation.
« Mo pe manz mo kou… Me la, enough is enough », avait-il lancé devant la presse.
Le leader mauve avait toutefois précisé qu’il ne provoquerait pas de turbulences politiques avant le 12 mars. « Apre 12 Mars pou ena bann desizion difisil pou pran ek mo pou ena boukou keksoz pou dir », avait-il ajouté. Ce jour-là, il était entouré de Rajesh Bhagwan et de Reza Uteem. Mais le langage corporel de ces derniers semblait trahir un certain malaise face à la tournure prise par les déclarations de leur leader.
Entre alarmisme économique et avertissements internationaux
Dans son intervention, Paul Bérenger s’est montré volontairement pessimiste, évoquant notamment que « le pire reste à venir ». Il a aussi brandi la menace d’un déclassement de Maurice par l’agence de notation Moody’s, dans un contexte économique qu’il juge préoccupant.
Le leader du MMM a également mis en garde contre un possible blacklisting par les instances internationales qui surveillent le secteur financier. Il a notamment cité le Financial Action Task Force (FATF) ainsi que son organisme régional, l’Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group (ESAAMLG). Ces avertissements, jugés alarmistes par certains observateurs, interviennent pourtant à un moment où le gouvernement tente d’afficher une image de stabilité et de crédibilité sur la scène internationale.
Le chaud et le froid
Depuis plusieurs semaines, Paul Bérenger semble souffler le chaud et le froid. Il multiplie les critiques, ciblant tour à tour différentes institutions et personnalités, tout en laissant planer le suspense sur d’éventuelles révélations à venir.
Il reprend également la rhétorique de la fameuse « bande des cinq », dénonçant certains acteurs politiques ou administratifs qui, selon lui, influenceraient les décisions au sommet de l’État. Mais au moment même où la tension semblait monter, la visite présidentielle liée aux célébrations du 12 mars est venue calmer le jeu. Le leader mauve a alors mis sa colère en veilleuse, renvoyant tout le monde à une nouvelle échéance : lundi après-midi, où il pourrait annoncer sa décision finale.
La fidélité des élus mauves mise à l’épreuve
Pour de nombreux observateurs, le moment est pourtant mal choisi pour alimenter l’instabilité politique. Maurice évolue aujourd’hui dans un environnement international particulièrement incertain. La guerre en Ukraine se poursuit, tandis que les tensions autour de l’Iran alimentent un climat d’instabilité dans la région du Moyen-Orient.
Cette situation pourrait avoir des répercussions économiques indirectes pour Maurice, notamment si l’escalade régionale venait à affecter des hubs comme Dubaï une plateforme importante pour les flux touristiques vers l’île.
Certains élus du MMM se retrouvent aujourd’hui dans une position délicate. Entre loyauté envers leur leader historique et responsabilité gouvernementale, le dilemme est réel.
Plusieurs observateurs estiment que si Paul Bérenger avait affiché la même instabilité politique avant les élections générales de novembre 2024, les résultats auraient pu être très différents. Le MMM aurait alors probablement poursuivi la longue traversée du désert entamée après 2005.Aujourd’hui, pour nombre d’élus mauves, la raison d’État semble prendre le dessus.
Des défis internes majeurs
Car les défis auxquels Maurice doivent faire face restent nombreux. L’insécurité et le trafic de drogue continuent d’inquiéter la population. La lutte contre ces réseaux nécessite un pouvoir politique fort et uni. Plusieurs projets majeurs doivent également être présentés lors de la prochaine rentrée parlementaire, notamment la création d’une National Crime Agency.
La population attend également les premières ébauches de la réforme électorale ainsi que les propositions concernant les pouvoirs de la future commission de révision constitutionnelle. Sans oublier le dossier sensible des Chagos, qui continue de susciter débats et tensions diplomatiques.
Dans ce contexte, certains estiment qu’il est difficile de comprendre pourquoi le numéro deux du gouvernement multiplie les critiques contre plusieurs institutions nationales. Parmi celles qui ont été ciblées ces dernières semaines figurent Air Mauritius, la Tourism Authority ou encore l’Economic Development Board.
Pour certains analystes, ces attaques publiques risquent d’affaiblir la crédibilité de ces institutions à un moment où le pays tente au contraire de rassurer les investisseurs et ses partenaires internationaux.
Les observateurs politiques sceptiques
Plusieurs analystes politiques observent la situation avec prudence. L’ancien rédacteur en chef de L’Express, Yvan Martial, affirme connaître Paul Bérenger comme un homme habitué à annoncer qu’il va « lancer une bombe »… mais dont les révélations se transforment souvent en « bombe fusette ».
« J’attends que la bombe éclate après les célébrations du 12 mars », dit-il. Selon lui, ce pourrait être à l’issue de la conférence de presse annoncée pour le 16 mars. Mais même dans ce cas, il doute de l’ampleur des révélations. Quant à l’éventualité d’un départ du MMM du gouvernement, il ironise : « Les plus gros ballons sont ceux qui pètent le plus vite. Un ballon à demi-gonflé a peu de chances d’éclater. »
Une lassitude dans l’opinion
La sociologue Sheila Bunwaree se montre encore plus critique. Selon elle, « beaucoup de Mauriciens en ont assez du cinéma de PRB ». Elle déplore également la stratégie consistant à annoncer des révélations sans jamais les dévoiler immédiatement.
« Si Paul Bérenger a des choses à dire, pourquoi créer ce suspense ? Ce n’est certainement pas ainsi que les choses avanceront dans la bonne direction », estime-t-elle.
Sur le terrain, plusieurs députés dans un camp comme dans l’autre confient vivre une attente particulièrement pesante. Cette incertitude politique limite leur capacité d’action auprès de leurs électeurs. Certains redoutent que cette instabilité prolongée finisse par éroder la confiance des mandants.

