Dans les grandes chasses de l’île, un drame silencieux se joue depuis plusieurs années. Les propriétaires de domaines assistent, impuissants, à une véritable hécatombe : des chiens errants, souvent affamés et organisés en meutes, s’introduisent dans les réserves et s’attaquent aux cerfs. Ces attaques, de plus en plus fréquentes, perturbent non seulement l’équilibre écologique mais mettent aussi en péril la survie du cerf de Java, espèce emblématique des forêts mauriciennes.
« Depuis des années, nous subissons ces attaques », confie Gilbert Quéland, propriétaire du Domaine de La Grave. Selon lui, les chiens arrivent de l’extérieur, chassent en bande, ciblent les plus faibles et laissent derrière eux un paysage macabre : carcasses abandonnées, faons éventrés, parfois à moitié dévorés.
La situation est particulièrement critique entre avril et juin, période de mise bas des biches. Les jeunes faons, âgés de deux à trois mois seulement, ne peuvent pas fuir la meute. En une seule nuit, plusieurs d’entre eux peuvent être capturés et tués. Ces pertes répétées perturbent le cycle naturel de reproduction du cerf, menaçant l’équilibre d’une population déjà fragilisée par d’autres pressions, comme le braconnage ou la réduction des espaces forestiers.
« Ce n’est pas seulement une question de chasse », souligne Gilbert Quéland. « C’est tout un écosystème qui souffre. Les cerfs jouent un rôle essentiel dans l’entretien des sous-bois. Si leur nombre chute drastiquement, c’est la biodiversité entière qui est déséquilibrée. »
Des cas qui se multiplient sur l’île
Le drame ne se limite pas au Domaine de La Grave. À Ferney, un autre propriétaire de chasse a récemment découvert une dizaine de cadavres de cerfs massacrés par une meute. Encore sous le choc, il raconte avoir dû enterrer lui-même les restes ensanglantés de ses animaux. « C’est insupportable de voir ces animaux massacrés. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés », martèle-t-il.
Ces témoignages se répètent d’un domaine à l’autre. Les propriétaires parlent d’un phénomène devenu hors de contrôle, qui ruine des années d’efforts de gestion et de préservation.
Des actions entreprises, mais restées sans suite
En 2024, une réunion avait été organisée au village de Banane avec la Mauritius Society for Animal Welfare (MSAW). Des campagnes de stérilisation avaient été annoncées, et des pièges installés pour capturer les chiens errants sans leur faire de mal.
Mais un an plus tard, les propriétaires de chasses déplorent l’absence de suivi. « Nous avions demandé un plan régulier, un rapport, une évaluation », explique Gilbert Quéland. « Rien n’est venu. Les attaques continuent, et même s’intensifient. »
Les chiens, prolifiques par nature, continuent à se reproduire en nombre, annulant les rares effets positifs des campagnes ponctuelles. Le problème, mal encadré, se transforme en fléau.
Une surpopulation canine alarmante
À Maurice, la question des chiens errants dépasse largement le cadre des domaines de chasse. Selon les dernières estimations, près de 300 000 chiens errent dans l’île, soit presque un quart de la population humaine. Dans les villes, ils représentent un problème de sécurité routière et sanitaire. Dans les villages, ils effraient les habitants et perturbent la vie quotidienne. Dans les campagnes et les réserves, ils deviennent des prédateurs organisés, capables de décimer des troupeaux entiers de cerfs.
« Nous ne cherchons pas à éliminer les chiens », insiste Gilbert Quéland. « Mais il faut une politique cohérente, responsable et efficace. Chaque jour perdu met nos troupeaux et notre biodiversité en danger. »
Des solutions réclamées d’urgence
Face à cette urgence, les propriétaires de chasses réclament une mobilisation immédiate des autorités. Parmi leurs propositions figurent :
- Intensification des campagnes de stérilisation, pour limiter la reproduction des chiens errants.
- Installation de trappes modernes et efficaces, avec des interventions régulières pour capturer les meutes.
- Coordination permanente entre les propriétaires de domaines, les ONG de protection animale et les autorités locales.
- Mise en place d’un comité de gestion dédié, chargé de surveiller et d’agir rapidement en cas d’attaque.
Selon eux, seule une approche structurée, associant gestion écologique et respect du bien-être animal, permettra de sortir de cette impasse.
Entre compassion et pragmatisme
La question des chiens errants à Maurice est aussi sensible qu’explosive. D’un côté, les défenseurs des animaux rappellent que ces chiens, souvent abandonnés par leurs maîtres, errent parce qu’ils ont été victimes de négligence humaine. Ils appellent à des solutions respectueuses : stérilisation, adoption, sensibilisation.
De l’autre, les propriétaires de domaines et les éleveurs de bétail dénoncent l’inaction et craignent pour leur survie économique. Pour eux, il en va non seulement de la préservation des cerfs, mais aussi de la protection d’un patrimoine naturel et d’une activité qui fait partie de l’identité mauricienne.
Une crise qui appelle un débat national avec la MSAW
Au fond, la crise des chiens errants renvoie à une question de société : quelle place accorde-t-on à la gestion animale dans une île en mutation ? Maurice a fait des efforts notables en matière de protection de la faune et de la flore, mais le dossier des chiens errants reste une plaie béante. « Nous tirons la sonnette d’alarme aujourd’hui », conclut Gilbert Quéland. « Mais si rien n’est fait, demain, ce ne sont plus seulement les cerfs qui disparaîtront. C’est tout un pan de notre biodiversité qui sera sacrifié. »
La Mauritius Society for Animal Welfare (MSAW) rappelle que les propriétaires victimes de nuisances ou de dommages causés par des chiens errants sur leurs terrains disposent de recours précis. Son directeur, Tinagaren Govindasami, explique qu’une plainte formelle peut être déposée auprès de l’organisation et de la station de police locale. Il est recommandé d’y joindre des preuves concrètes comme des photos, vidéos ou constats sur place, afin de faciliter l’intervention des autorités.
Toutefois, la capture de chiens errants reste un exercice difficile, en particulier sur de vastes propriétés ou dans des zones boisées. Dans ces cas, l’utilisation de trappes s’avère souvent nécessaire, les méthodes classiques étant inefficaces. Le MSAW conseille aussi aux propriétaires de renforcer la sécurité de leurs domaines, notamment ceux qui abritent des cerfs ou autres animaux vulnérables, grâce à des clôtures adaptées. Ces mesures réduisent significativement le risque d’intrusions et d’incidents.

