Un ex-membre de la Special Striking Team brise le silence
- « On attendait des transferts d’or, de bijoux ou d’argent. Mais rien de tout cela n’est jamais arrivé »,
Pendant près d’un an, Sherry Singh, l’ancien CEO de Mauritius Telecom, a vécu sous étroite surveillance. Pas de simples filatures, mais une véritable chasse à l’homme. Selon les témoignages glaçants d’anciens membres de la Special Striking Team (SST), l’unité avait été montée presque exclusivement pour l’abattre politiquement, voire le piéger. On attendait de lui des transferts d’or, de bijoux ou d’argent liquide. Rien n’a jamais été trouvé. Mais les moyens déployés, eux, étaient colossaux.
Ces révélations font l’effet d’une bombe. Car la SST, présentée au public comme une unité d’élite destinée à « frapper fort contre la criminalité », aurait en réalité été une machine de ciblage politique, dirigée par un noyau restreint autour de l’ASP Jagai, aujourd’hui incarcéré au Moka Detention Center.
Une unité d’élite… ou une équipe de chasse ?
Les ex-agents parlent d’un système verrouillé : six ou sept dirigeants concentraient tout le pouvoir, planifiant les opérations dans le plus grand secret. Le reste des policiers n’étaient que de simples exécutants, manipulés et maintenus dans l’ignorance.
« Souvent, on ne savait même pas qui était visé ni où l’on allait », confie un ancien membre. Les instructions arrivaient à la dernière minute, par messages WhatsApp ou ordres verbaux. Les “privilégiés” s’attribuaient les missions sensibles, laissant aux autres les tâches administratives. La SST fonctionnait comme une boîte noire, hors de tout contrôle, installant un climat de peur et de soumission.
L’arrestation choc de novembre
La tension atteint son apogée en novembre, lorsque la SST procède à l’arrestation spectaculaire de Sherry Singh dans le cadre des « Missie Moustass Leaks ». En pleine campagne électorale, l’intervention fait l’effet d’une bombe politique.
Ce jour-là, une équipe de limiers débarque à Ébène, embarque Singh dans un 4×4 et prend la direction des Casernes centrales. Son avocate, Me Urmila Boolell, Senior Counsel, tente d’obtenir des explications. Silence absolu. On lui rétorque seulement que son client sera interrogé « jusqu’à fort tard dans la nuit ». Pour beaucoup, cette arrestation illustre parfaitement la véritable vocation de la SST : abattre une cible précise, au moment le plus stratégique.
Le témoignage clé de Bandini Mourandie
Au cœur de ces révélations, l’ex-constable Bandini Mourandie (née Goomanee) fait figure de témoin clé. Après dix ans dans la police et un passage à la Robbery Squad, elle rejoint la SST. Elle y découvre une unité où anciens de l’ADSU et de la CCID dictent leurs propres règles.
D’abord cantonnée à des tâches administratives, elle finit par participer à des fouilles. Ses doutes explosent avec le fameux « cas Vimen Leaks ». Chargée de filmer une arrestation, elle constate que le suspect, présenté comme dangereux, n’oppose aucune résistance. Au QG, elle voit de l’eau versée sur son sac avant qu’on ne lui ordonne d’effacer la vidéo. Elle refuse.
Cette séquence devient une preuve compromettante. Mais son courage lui coûte cher : menaces, transfert disciplinaire, perquisition chez elle, téléphone confisqué. On tente de la contraindre à accuser Vimen Sabapati de complot. Elle tient bon. « J’ai refusé de mentir. J’ai préféré quitter la force policière », affirme-t-elle aujourd’hui. Depuis, elle vit dans la peur pour sa sécurité et celle de sa famille.
Des opérations entachées de soupçons
Les révélations des anciens membres soulignent des pratiques troublantes :
- Un paquet d’héroïne “découvert” par miracle : lors d’une fouille où deux policiers n’avaient rien trouvé, un supérieur a soudain exhibé un colis d’héroïne pure. Intrigués, mais terrorisés, les exécutants ont préféré se taire.
- Des drogues préparées à l’avance : un autre épisode évoque des comprimés découpés le matin même au QG… pour être “retrouvés” l’après-midi sur un suspect.
Autant de mises en scène grossières pour fabriquer des coupables et justifier l’existence de l’unité.
Quant au système de Reward Money, présenté comme une prime équitable, il profitait presque exclusivement au cercle fermé des dirigeants. Les autres agents n’avaient droit qu’au silence et à l’humiliation.
Une arme de vengeance politique soigneusement dirigée
Au fil des témoignages, un constat s’impose : la SST n’était pas une unité de sécurité publique, mais une arme de vengeance politique. Ses dirigeants avaient dressé une liste noire composée de figures politiques, de voix dissidentes et de toute personne susceptible d’écorner l’image du gouvernement de l’époque. Syndicalistes trop bruyants, journalistes dérangeants, opposants déterminés, voire certains hommes d’affaires : tous étaient placés dans le viseur, parfois pour un simple post critique sur les réseaux sociaux.
Mais au sommet de cette liste se trouvait une cible prioritaire : Sherry Singh. L’ancien CEO de Mauritius Telecom, longtemps considéré comme un homme au cœur du système, était redouté pour ses connaissances intimes de la « cuisine » politique. Il savait trop de choses. Selon les témoignages, les hautes sphères craignaient qu’il ne révèle des secrets compromettants.
« On préparait toutes sortes de scénarios, on s’attendait au pire », raconte une ex-membre de la SST. Des filatures constantes, des écoutes, des perquisitions à répétition… tout était mis en place pour le fragiliser. L’objectif : l’affaiblir, le salir et, si possible, le détruire politiquement .
Et pourtant, malgré un an de traque, malgré la surveillance constante, rien n’a été découvert. « On attendait des transferts d’or, de bijoux ou d’argent. Mais rien de tout cela n’est jamais arrivé », reconnaît l’ex-policière, qui dit aujourd’hui se sentir trahie d’avoir été utilisée dans cette mise en scène
Ces révélations explosives viennent aujourd’hui remettre en cause la légitimité de nombreuses opérations et arrestations passées. Et elles laissent derrière elles une question fondamentale, restée sans réponse : Qui commanditait vraiment la Special Striking Team, et dans quel but ?

