Anabelle Savabaddy : « Ce n’est pas une fonction ministérielle qui changera ma manière de voir les choses »

ByRédaction

August 10, 2026

Nommée Junior Minister au Tourisme après la démission de Sydney Pierre, Anabelle Savabaddy livre sa première réaction dans cet entretien. Entre émotion, défense de son choix politique et volonté de convaincre ses détracteurs, elle revient sur sa nomination, sa vision pour le secteur touristique et répond aux critiques sur un supposé reniement de ses engagements. « La plateforme change, mais j’aurai les moyens de dire ce que je pense », affirme-t-elle.

Votre nomination intervient dans un contexte politique particulier, après la démission de Sydney Pierre. Quel est votre état d’esprit au moment de prendre ces nouvelles fonctions ?

Je suis calme et sereine, comme je l’ai toujours été.  Je puise ma force dans la prière et dans ma foi en Dieu.  Je regrette énormément la décision de mon collègue Sydney Pierre. Il a donné ses explications et je respecte son choix. Je n’ai rien demandé et le Premier ministre m’a proposé ce poste. Le Dr Navin Ramgoolam a dit qu’il l’a fait à des personnes compétentes, c’est-à-dire à moi et à Tony Apollon. J’ai vécu ma prestation de serment avec beaucoup d’émotion en pensant à mes parents, mon papa qui n’est plus là, ma famille et mes mandants.

“La vie politique est faite de choix qui ne sont pas toujours faciles à comprendre.”

Quel regard portez-vous sur la décision de votre prédécesseur de quitter le gouvernement ? Comprenez-vous les raisons qui l’ont poussé à démissionner ?

 Comme je vous l’ai dit, je prends note de sa décision.  C’est quelqu’un de très compétent qui était fait pour ce ministère.  Je comprends les raisons qui l’ont poussé à démissionner en raison de la situation politique et le contexte ambiant dans lequel nous évoluons même si j’ai eu du mal à comprendre ses explications en conférence de presse.  J’ai eu un choix à faire, je l’ai fait selon ma conscience, il l’a fait selon la sienne.  Et les deux ne sont pas réconciliables. 

Pourquoi les Mauriciens devraient-ils avoir confiance en votre capacité à diriger un secteur aussi stratégique que le tourisme, alors que vous êtes considérée par certains comme une nouvelle venue dans ce domaine ?

Je vous retourne la question. Pourquoi est-ce que les Mauriciens doivent-ils douter de ma capacité à être à la hauteur de la tâche qu’on me confie ? Je vous rappelle que je viens de Cité Barkly et je n’étais pas destiné à la carrière que j’ai eue jusqu’ici. Je fais confiance au destin et à celui qui façonne mon destin, c’est-à-dire le Tout-Puissant. Le secteur touristique est aussi stratégique que tout autre secteur.  Il suffit d’avoir le bon sens, la communication et la capacité d’écoute. C’est avec cela qu’on arrive à évoluer.  Nous ne sommes pas aujourd’hui dans un monde fermé, nous sommes dans un monde ouvert, où toutes les données sont disponibles en temps réel et cela nous aide à faciliter notre tâche. Je ne suis peut-être qu’une nouvelle venue dans le domaine, mais je crois que j’ai la capacité de bien faire.

Quelles sont, selon vous, les trois plus grandes difficultés auxquelles fait face le secteur du tourisme aujourd’hui, et quelles mesures concrètes comptez-vous prendre dès les prochains mois ?

 Premièrement, je dirais que c’est la question de main-d’œuvre. Le sourire mauricien et l’authenticité mauricienne disparaissent et nous devons faire appel à la main-d’œuvre étrangère. C’est un des gros défis auxquels il faut s’attaquer. Il faut comprendre ce qui a poussé à cette situation.  J’ai reçu quelques remarques de certaines personnes qui étaient dans le secteur parce qu’aujourd’hui, quand les jeunes vont travailler sur les bateaux de croisière, ils n’ont pas un plan de carrière à long terme.  Moi, je veux quelque chose qui s’inscrit dans la durée. 

 Le deuxième, c’est le défi écologique de nos hôtels qui sont en face de la mer et qui se trouvent dans une situation difficile avec l’érosion de nos côtes et également le changement climatique. Là aussi, il faut un travail d’ensemble.

 Le troisième, c’est le coût de nos produits et notre compétitivité vis-à-vis de nos partenaires et de nos concurrents dans la région. Cela mérite une réflexion profonde dans laquelle je compte m’y engager.

Quels objectifs précis vous engagez-vous à atteindre durant votre première année au ministère ?

 Je ne me suis pas fixé d’objectif précis.  Je fais simplement confiance à un travail qui va faire croître le nombre d’arrivées touristiques, mais aussi à un travail qui fera que la qualité du tourisme sera revue à Maurice.  Cela est très important. On ne peut pas avoir que des chiffres et des chiffres qui ne disent rien.  Moi, je souhaite comprendre de fond en comble le secteur, ses difficultés, le fonctionnement de ses organismes qui sont un apport, voir que tout fonctionne de manière que chacun puisse s’y retrouver et pour le moment, il y a des aspects à améliorer et cela est très important.

Plusieurs observateurs estiment que votre nomination repose davantage sur un choix politique que sur votre expérience du secteur. Que leur répondez-vous ?

Tout est politique dans la vie. Nous prenons des décisions politiques pour l’amélioration de la vie des gens.  Celles-ci doivent être interprétées comme elles doivent l’être. Mais rien ne dit qu’une décision politique n’est pas au service d’un pays. La décision politique, si vous la prenez comme cela, apporte une bouffée d’oxygène à un secteur. Mon collègue Richard Duval effectue déjà un très bon travail.

“Bien sûr, mes prises de position ne vont pas changer.”

Avant d’accéder au gouvernement, votre discours était perçu comme proche des préoccupations de la population. Aujourd’hui, certains estiment que vos décisions vont dans le sens inverse ?

 Je reste une députée de proximité, une députée qui comprend la douleur des Mauriciens à chaque moment.  Bien sûr, mes prises de position ne vont pas changer.  Je serai peut-être limité en ce qui concerne des questions parlementaires. Mais je crois pouvoir utiliser d’autres forums, d’autres leviers pour faire entendre ma voix et celle de mes mandants et des Mauriciens quand il en faut.

 Je dirais aussi que je crois que le combat se fait de l’intérieur afin d’améliorer les choses.  C’est-à-dire qu’en restant au parti, en restant au gouvernement, c’est là qu’on peut améliorer les choses.  Et ce n’est pas une fonction ministérielle qui me fera changer ma manière de voir les choses.  C’est juste la plateforme qui change, mais j’aurai les moyens de dire ce que je pense.  Et pour cela, tout le monde peut me faire confiance.

Vos détracteurs affirment que vous avez renié vos engagements et que vos actes ne correspondent plus à vos prises de position passées. Comprenez-vous ce sentiment de déception ?

Je n’ai pas renié quoi que ce soit.  Mes actes correspondent encore plus à mes prises de position passées.   Il y a simplement une situation qui se pose à un moment donné et pas plus.  Je comprends peut-être ce que vous appelez la déception.  Mais moi, j’ai fait comme tout le monde.  Je rappelle que pour le budget 2025-2026, que ce soit Paul Bérenger, Chetan Baboolal ou encore Joanna Bérenger, ils ont tous voté le budget parce qu’ils étaient au gouvernement.  Quand vous êtes au gouvernement, il y a une façon de vous comporter.  Quand vous êtes dans l’opposition, c’est une autre histoire. Je ne veux pas ouvrir les portes du gouvernement à certains démagogues dans l’opposition qui se présentent aujourd’hui comme des moutons alors qu’ils sont des loups dévorants. Mon discours sur l’introduction du créole dans la maison du peuple reflète et témoigne de ce que je ferai en termes d’engagement. Je n’ai rien renoncé et je ne renonce à rien. 

“Quand vous êtes au gouvernement, il y a une façon de vous comporter.”

 Beaucoup de Mauriciens disent : « Avant les élections, vous nous promettiez certaines choses ; aujourd’hui, vous faites exactement le contraire ?

Je suis rentré très tardivement dans la campagne et je n’ai pas promis tout ce que certaines personnes disent sur les réseaux sociaux, quoique j’assume la responsabilité collective de tout ce qui nous a fait gagner les élections.  Tout ce que je peux vous dire.  Moi, j’avais promis aux gens de Singamanie à Bois-Marchand que je changerais leur vie et le travail a commencé avec l’aide de Shakeel Mohamed. J’avais promis de l’eau à Ti-Rodrigues, là je dois dire merci à Patrick Assirvaden. Idem à Osman Mohamed pour les problèmes de transport à Vallée des Prêtres.   J’avais promis de m’occuper des planteurs de de gingembre et d’autres légumes dans ma circonscription. J’ai fait cela avec l’aide de Arvind Boolell et Fabrice David. Il y a beaucoup d’autres collègues qui sont intervenus quand je les ai sollicités.

 Je ne me suis pas sauvée après les élections. J’ai affronté mon électorat, envers et contre tous. Beaucoup ne seront peut-être pas satisfaits que je sois entré au gouvernement, mais j’assume mes responsabilités. 

« Pourquoi parle-t-on aujourd’hui d’une cartellisation du secteur touristique ? 

Les professionnels du tourisme réclament des actions concrètes sur la compétitivité, la qualité des services, le manque de main-d’œuvre et la promotion de Maurice à l’international. Quelles seront vos premières décisions sur ces dossiers ?

Les professionnels du tourisme doivent eux aussi mettre la main à la pâte, venir avec des idées, proposer des solutions là où il en existe.  Pas faire de sorte que, dire que ceci est bon, ceci n’est pas bon, et qu’en fin de compte on n’arrive à rien.  Il faut donner des solutions concrètes.  Comment peut-on peut appliquer telle ou telle mesure ?  Quel en sera le coût et quels en seront les bénéfices pour le tourisme mauricien ? Il faut que ce soit des mesures réalisables.

 Souvent j’entends dire qu’il faut ceci ou cela, mais on n’y voit pas.  Par exemple, moi j’aimerais comprendre pourquoi les PME n’ont pas une part plus importante dans ce qu’on appelle le gâteau du tourisme national qui est la poule aux œufs d’or. C’est ça que je voudrais comprendre.  Pourquoi on parle d’une cartellisation du secteur touristique ? Pourquoi on parle de monopole de certains grands groupes ? Je ne suis pas venu lutter contre cela, mais je dis qu’il faut un juste équilibre en ce qui est proposé afin que tout le monde y trouve son compte.

Quel message adressez-vous aujourd’hui aux Mauriciens qui doutent de votre nomination et qui attendent des résultats plutôt que des promesses ?

Avec des «si », on referait le monde.  Malheureusement, la terre tourne d’une seule façon et pas avec du conditionnel. Dans un an, où seront les résultats ? Je ne sais pas, mais je m’y engage de tout mon cœur, avec toute ma force et ma détermination, à faire que les choses bougent.  Les gens peuvent compter sur moi. Le jour de sa première élection, Barack Obama avait dit : « à ceux qui doutent, ce soir j’apporte la réponse ». Avec moins de prétention, je dirais aux Mauriciens qui doutent de moi, de ma nomination :  ils verront les résultats.  Ils seront surpris.

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