- La FCC le soupçonne d’être lié à un réseau de trafic entre Maurice et La Réunion
- Trafic en mer : Dev Jokhoo regrette l’abandon d’un outil de surveillance stratégique
La police ne lâche pas le morceau dans l’enquête sur la tentative d’importation de 155,7 kilos de cannabis, estimés à Rs 234 millions. Si trois suspects sont déjà derrière les barreaux, les enquêteurs sont convaincus que l’opération aurait mobilisé un réseau bien plus large. Au cœur de leurs recherches figure notamment A.R., qui aurait quitté Maurice dès le 27 juillet avec son passeport canadien. Mithun, autre personnage clé recherché dans cette affaire, serait pour sa part toujours en cavale.
Alors qu’il se trouvait depuis belle lurette dans le radar de l’ADSU et de la FCC, A.R. n’est pas un inconnu des services de police. Son nom avait d’ailleurs déjà été cité dans un communiqué émis par la Financial Crimes Commission (FCC) en 2025. Il y était présenté comme une personne soupçonnée d’être impliquée dans des affaires de blanchiment d’argent et de trafic de drogue.
Ce Mauricien, également détenteur de la nationalité canadienne, aurait pourtant réussi à quitter le pays le 27 juillet, soit au lendemain de la saisie de la cargaison de cannabis à Bras-Panon, à La Réunion. Selon les renseignements recueillis, A.R. aurait d’abord pris la direction de Paris, avant de poursuivre son voyage vers le Canada. Un départ qui soulève aujourd’hui plusieurs interrogations. Déjà soupçonné de trafic de drogue et de blanchiment d’argent, il se trouvait dans le collimateur des autorités et aurait, selon nos informations, fait un report on departure .
Reste désormais à déterminer dans quelles circonstances il aurait pu franchir les contrôles frontaliers malgré cette mesure présumée. Les enquêteurs cherchent notamment à établir si le fait d’avoir voyagé avec son passeport canadien, plutôt qu’avec son passeport mauricien, a pu jouer un rôle dans son départ du territoire.
Le timing de ce voyage interpelle également. A.R. aurait quitté Maurice à peine 24 heures après l’échec de l’opération maritime et la saisie de la drogue à La Réunion. Cette proximité chronologique ne permet toutefois pas, à elle seule, d’établir son implication dans le trafic. Les enquêteurs devront notamment déterminer si son déplacement vers le Canada était prévu de longue date ou s’il existe un lien avec la saisie de la cargaison et les investigations déclenchées dans la foulée à Maurice.
La moitié de la cargaison destinée à son réseau ?
L’un des principaux axes de cette nouvelle piste concerne désormais la destination présumée de la drogue. Selon les informations recueillies, près de la moitié des 155,7 kilos de cannabis aurait été destinée à A.R. ou à son réseau. Les enquêteurs cherchent ainsi à déterminer s’il aurait pu être l’un des principaux commanditaires ou bénéficiaires de cette importante cargaison en provenance de La Réunion.
Les investigations devront notamment établir s’il a participé au financement ou à la planification de l’opération, ou encore si des instructions auraient été transmises à des intermédiaires chargés de son exécution. La police cherche également à savoir si, une fois arrivée à Maurice, la cargaison devait être répartie entre plusieurs réseaux. Une telle hypothèse laisserait penser que cette expédition n’aurait pas été organisée au profit d’un seul groupe.
La chronologie des événements devrait également occuper une place importante dans l’enquête. Le hors-bord aurait quitté la côte ouest de Maurice le 25 juillet. La cargaison a été saisie le lendemain à La Réunion et A.R. aurait, lui, quitté Maurice le 27 juillet. Un enchaînement qui interpelle les enquêteurs.
L’analyse des communications, déplacements et éventuels contacts durant cette période pourrait désormais permettre d’établir, ou au contraire d’écarter, des liens entre A.R., les organisateurs présumés de l’expédition et les suspects déjà interpellés.
Une rivalité présumée avec Franklin
Le nom d’A.R. renvoie également à celui de Jean Hubert Célérine, dit Franklin, détenu à La Réunion depuis le 2 avril 2024 après son extradition de Maurice. Les deux hommes seraient considérés comme des rivaux dans le milieu du business.
Selon des propos attribués à l’entourage de Franklin, ce dernier aurait accusé certaines personnes d’avoir profité de son incarcération et de sa chute pour gagner du terrain et renforcer leur influence. Il aurait notamment exprimé son intention de « régler ses comptes » avec A.R. lors de son retour à Maurice.
Cette rivalité présumée pourrait néanmoins constituer une piste permettant aux enquêteurs de mieux comprendre la recomposition des réseaux de trafic entre Maurice et La Réunion. L’une des hypothèses examinées serait que certains acteurs concurrents aient tenté d’occuper l’espace laissé vacant après l’arrestation puis l’extradition de celui qui était présenté comme l’un des hommes forts du trafic de drogue dans l’Ouest.
Mithun toujours traqué sur le sol mauricien
Pendant qu’A.R. aurait rejoint le Canada, Sacheen Kumar Choolun, alias Mithun, demeure activement recherché. Contrairement aux informations publiées, la police considère que cet homme de 43 ans, domicilié au Morne, n’aurait pas quitté Maurice.
Une vaste chasse à l’homme mobilise ainsi l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) et les différents services de renseignement de la police. Mithun est soupçonné d’avoir joué un rôle important dans la préparation et la logistique maritime de l’expédition. Sa connaissance de la mer lui permettrait, selon les renseignements dont disposent les enquêteurs, de participer à l’organisation d’un voyage destiné à l’envoi ou à la réception d’une cargaison et d’en assurer la coordination sur le terrain.
Les enquêteurs veulent désormais établir la nature exacte de ses rapports avec Gulshan Govind, Ravindra Chimajee et Daniel José Auguste, mais également ses liens éventuels avec A.R. Ils cherchent notamment à savoir s’il aurait participé au recrutement de l’équipage, au choix de l’embarcation ou encore à la définition de la route maritime. Autre élément crucial : déterminer s’il connaissait la répartition prévue du cannabis entre les différents destinataires une fois la cargaison arrivée à Maurice.
La police a par ailleurs averti que toute personne cachant ou hébergeant un fugitif, ou l’aidant à se soustraire aux autorités, s’expose à des poursuites en vertu de l’article 172 du Code pénal. Pour l’heure, les renseignements recueillis conduiraient les enquêteurs à privilégier l’hypothèse selon laquelle Mithun pourrait bénéficier d’un soutien logistique et de complicités lui permettant de rester dissimulé sur le territoire mauricien.
Retrouver Mithun constitue donc une étape importante de l’enquête. Son interrogatoire pourrait notamment permettre aux policiers de mieux comprendre l’organisation de l’expédition maritime et, surtout, de déterminer les rôles respectifs des différents protagonistes soupçonnés d’avoir participé à l’opération.
Un Réunionnais également dans le viseur
Un autre suspect, ressortissant de La Réunion, serait parallèlement dans le viseur des enquêteurs. Cet homme aurait entretenu des contacts réguliers avec le réseau de Franklin. Selon les informations disponibles, les autorités s’intéresseraient de près à ses déplacements ainsi qu’à ses éventuels contacts avec les différents protagonistes de cette affaire.
Il est soupçonné d’avoir pu jouer un rôle important dans l’expédition et la réception de colis entre les deux îles. Sa position présumée pourrait ainsi s’avérer déterminante pour comprendre le versant réunionnais de l’opération : provenance de la marchandise, préparation des dix sacs, choix du lieu de rendez-vous et coordination avec l’embarcation qui aurait fait le déplacement depuis Maurice.
Les liens présumés entre A.R, le Réunionnais, Mithun et les autres protagonistes intéressent donc particulièrement les enquêteurs. Ils pourraient fournir des indications essentielles sur une éventuelle continuité ou recomposition des anciens réseaux opérant entre Maurice et La Réunion, tout en permettant de mieux comprendre qui aurait réellement organisé, financé et destiné cette cargaison de 155,7 kilos de cannabis.
Trois suspects déjà arrêtés
Gulshan Govind, époux de l’ancienne Junior Minister et députée Véronique Leu Govind, figure parmi les trois suspects interpellés. Devant le tribunal de Bambous, le sergent Jeenarain, de l’ADSU de Rose-Hill, a soutenu que la police disposait d’éléments indiquant son implication présumée dans le projet d’importation.
L’enquêteur n’en a pas dévoilé la teneur, estimant qu’une divulgation serait « hautement préjudiciable » à une enquête encore préliminaire. La police s’oppose à la remise en liberté du suspect en invoquant des risques de fuite, de récidive et d’interférence avec les témoins.
Ravindra Chimajee, alias Kris, âgé de 38 ans, a quant à lui été interrogé sur les objets saisis le 5 août à son domicile de Rémy Ollier, à La Gaulette. En présence de son avocat, Me Nabiil Kaufid, il a reconnu que les biens retrouvés lui appartenaient. Un tee-shirt noir Umbro et un short de bain O’Neill intéressent particulièrement les enquêteurs, qui cherchent à les comparer avec des vêtements visibles sur des images enregistrées avant le départ de l’embarcation.
La police le soupçonne d’avoir participé à la traversée, ce qu’il nie. Cinq téléphones, plusieurs cartes SIM et un iPad ont aussi été confiés à l’IT Unit. Leur analyse pourrait révéler d’éventuels échanges entre les suspects, Mithun, A.R. ou d’autres protagonistes.
Daniel José Auguste, arrêté le 15 août, est provisoirement poursuivi pour « perverting the course of justice ». Les enquêteurs cherchent à déterminer si son rôle s’est limité à la dissimulation d’un Ford Ranger Raptor saisi dans cette affaire ou s’il a également participé aux préparatifs du voyage maritime.
HORS-TEXTE
Surveillance maritime : Dev Jokhoo regrette un projet radar abandonné sous l’ancien régime
Invité de l’émission « Face à Face », animée par Habib Mosaheb, Dev Jokhoo est revenu sur les failles qu’il estime persistantes dans la surveillance maritime à Maurice. L’ancien haut gradé insiste notamment sur le rôle stratégique de la National Coast Guard dans la lutte contre le trafic de drogue et la protection des eaux territoriales.
Il rappelle qu’en 1995, sous un gouvernement travailliste, Maurice avait mis en place un système de Coastal Surveillance. Selon lui, des radars provenant d’Asie avaient été installés dans trois endroits stratégiques du pays et disposaient d’une capacité de surveillance allant jusqu’à 75 milles nautiques.
L’objectif était de disposer d’une couverture étendue permettant de détecter et de suivre les mouvements maritimes autour de Maurice. Dev Jokhoo affirme toutefois qu’après la défaite du Parti travailliste, les contrats de maintenance de ces équipements n’auraient pas été renouvelés, entraînant progressivement leur détérioration.
Pour lui, cette situation illustre un problème de continuité dans les politiques de sécurité. L’acquisition d’équipements sophistiqués ne suffit pas : leur entretien, leur modernisation et leur disponibilité opérationnelle doivent être garantis sur le long terme.
Face à l’utilisation des routes maritimes par les trafiquants, Dev Jokhoo estime qu’un système de surveillance performant constitue aujourd’hui une nécessité pour la sécurité nationale.
Il cite également le naufrage du Wakashio comme un rappel des conséquences que peuvent avoir les défaillances dans la surveillance et la protection des côtes mauriciennes.

