Le 20 février 2026, à l’occasion de la Journée mondiale de la justice sociale, le ministre de l’Intégration sociale, Ashok Subron, a lancé un signal fort. Aux côtés de son Junior Minister Kugan Parapen, il a annoncé l’entrée en phase 2 du Multidimensional Poverty Index (MPI). Derrière cet acronyme technique se cache une véritable rupture idéologique : repenser la pauvreté au-delà du simple revenu mensuel.
Depuis des années, le seuil officiel environ Rs 14 500 par mois pour une famille sert de boussole aux politiques sociales. Mais cette mesure monétaire, figée et contestée, ne reflète plus la réalité des privations vécues par des milliers de Mauriciens. Peut-on encore réduire la pauvreté à un chiffre, alors que l’accès à l’éducation, aux soins, à un logement digne ou à la protection sociale demeure inégal ? Pour Ashok Subron, la réponse est clairement non.
Développé par Statistics Mauritius, avec l’appui technique de la Southern African Development Community (SADC), le MPI entend mesurer la pauvreté dans toutes ses dimensions. L’outil prend en compte les conditions de vie réelles : qualité du logement, accès aux services essentiels, situations de handicap, vulnérabilités multiples. L’objectif est clair : identifier non seulement qui est pauvre, mais aussi la sévérité de sa situation.
Une réunion stratégique s’est tenue le 18 février 2026 au siège de la division de l’Intégration sociale, à l’Air Mauritius Building, à Port-Louis, en présence des cadres du ministère et de Statistics Mauritius. Après une phase de consultation des parties prenantes menée en octobre 2025, le projet entre désormais dans sa phase de développement technique.
Au-delà de l’outil statistique, c’est une vision politique qui se dessine. Le ministre parle de la pauvreté comme d’une « défaillance systémique » et d’un « déni de dignité humaine ». Il propose un nouveau benchmark de dignité, citant l’exemple de la Legal Aid Act, dont le seuil d’éligibilité est fixé à Rs 25 000 de revenu net après dépenses domestiques. Il plaide également pour l’indexation des prestations sociales sur l’inflation afin de préserver le pouvoir d’achat des plus vulnérables.
Ce repositionnement s’accompagne d’un appel au renforcement des transferts sociaux. Certaines aides directes ont déjà été relevées jusqu’à Rs 40 000 dans des dispositifs spécifiques. L’idée est d’éviter un effondrement social silencieux, celui qui ne fait pas la une mais mine les fondations d’une société.
Plus audacieuse encore est la proposition d’inscrire certains droits sociaux dans la Constitution, afin de garantir légalement l’accès aux besoins fondamentaux. Le ministre souhaite également faciliter l’enregistrement des sans-abris au Social Register of Mauritius pour leur permettre d’accéder aux aides de la National Empowerment Foundation.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : environ 101 900 personnes sont considérées comme pauvres, tandis que la pauvreté relative oscille entre 7,3 % et 9,6 % entre 2017 et 2023. Mais ces statistiques, aussi précises soient-elles, ne disent pas tout. Des organisations comme Caritas Maurice rappellent que la pauvreté comporte aussi des dimensions psychologiques, culturelles et sociales, exacerbées par des fléaux comme la drogue.
La MPI ne réglera pas tout. Aucun indice ne peut, à lui seul, réparer les fractures d’une société. Mais il peut orienter l’action publique avec plus de justesse et d’humanité. Si cette réforme est menée avec rigueur et courage politique, elle pourrait marquer un tournant. Car mesurer autrement, c’est déjà gouverner autrement

