Du coup de sifflet mauricien aux stades du monde : l’épopée de Karamchand Teeluckdharry

ByRédaction

October 2, 2025

À 77 ans, il porte toujours ce regard vif, celui d’un homme qui a vécu sa passion jusqu’au bout du terrain. Pendant quatorze ans, le nom de Karamchand Teeluckdharry a figuré sur la prestigieuse liste des arbitres internationaux de la FIFA. Des pelouses modestes de Maurice aux stades survoltés d’Afrique, jusqu’à croiser des clubs anglais de Premier League, il a incarné une figure rare : celle d’un Mauricien qui a su imposer son coup de sifflet sur la scène internationale. Retour sur un parcours jalonné de rigueur, d’intégrité et de moments historiques.

Le choix du sifflet

À la fin des années 1970, le football mauricien vivait encore ses grandes heures, drainant les foules chaque week-end au stade. Comme beaucoup, Karamchand Teeluckdharry aimait le ballon rond, mais il confie sans détour :
« J’adorais le foot, mais je n’étais pas un bon joueur. »

Plutôt que de renoncer, il se tourne vers l’arbitrage, un domaine qui demande d’autres qualités : condition physique, parfaite maîtrise des lois du jeu, sang-froid et capacité à trancher en une fraction de seconde. Son engagement est total. Il gravit les échelons, réussit les examens requis et, en 1979, son nom entre dans l’histoire : il rejoint la liste internationale de la FIFA. Maurice est représentée, pour la première fois, par l’un des siens au niveau mondial.

Le Caire, 1983 : le match d’une vie

De ses quatorze années de carrière au sommet, un souvenir brille plus fort que les autres : la finale de la Coupe d’Afrique des clubs champions en 1983, disputée dans le mythique stade du Caire. Devant plus de 100 000 spectateurs, l’arbitre mauricien officie lors du choc entre Al Ahly, géant égyptien, et Asante Kotoko, fleuron ghanéen.

« C’était un moment unique, une atmosphère incroyable. On se sentait comme à Wembley », raconte-t-il, l’émotion toujours présente. Ce soir-là, au cœur d’un volcan humain, il porte haut le nom de Maurice. Son sifflet devient l’écho d’une reconnaissance continentale : un arbitre venu d’une petite île de l’océan Indien peut aussi diriger les plus grands rendez-vous.

Les Jeux des Îles et les compétitions africaines

Son expérience et son sérieux l’amènent à être retenu pour deux Jeux des Îles, d’abord à Maurice en 1985, puis aux Seychelles en 1993. Sur le continent, il multiplie les déplacements : Madagascar, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe. Son premier grand match international se joue à Arusha, en Tanzanie, en 1983, entre les Red Devils de Zambie et les Young Africans locaux.

Chaque match est une école, chaque terrain une expérience nouvelle. Mais tous sont empreints de la même exigence : impartialité et discipline. Son autorité naturelle et son sens de l’équité lui valent le respect des joueurs et des dirigeants africains.

Everton à Maurice : un moment de fierté

Parmi ses plus grands honneurs figure un match de gala inoubliable. En 1993, il a l’opportunité d’arbitrer Everton, club historique de Premier League anglaise, face à une sélection mauricienne au stade George V.

« Arbitrer une équipe anglaise de première division, c’était une reconnaissance énorme », dit-il, un large sourire aux lèvres. La même année, il est aussi au sifflet des éliminatoires de la Coupe du monde 1994. Il se retrouve face à des stars mondiales comme Bruce Grobbelaar, l’ancien gardien de Liverpool, lors d’un Zimbabwe-Angola. « C’était impressionnant de croiser des joueurs que l’on voyait dans les grandes compétitions internationales », glisse-t-il, comme pour rappeler que l’arbitrage mauricien avait alors atteint les plus hautes sphères.

Des rencontres qui marquent

Son parcours lui a ouvert des portes insoupçonnées. Sur les bords des stades ou lors d’événements officiels, il croise João Havelange, le puissant président de la FIFA, mais aussi des chefs d’État africains comme Hosni Moubarak en Égypte, Kenneth Kaunda en Zambie ou Robert Mugabe au Zimbabwe. Autant de rencontres qui témoignent du statut qu’il avait acquis dans le milieu.

À Maurice, son dernier grand rendez-vous comme arbitre est la finale de la MFA Cup en 1994, entre Fire Brigade et Cadets. Ce fut son chant du cygne avant de raccrocher le sifflet. Mais pas question de se détourner du football : il enchaîne formations et séminaires, notamment en Tunisie, entre 1994 et 2004, afin de transmettre son savoir aux nouvelles générations.

« Avant, il fallait décider sans filet »

Aujourd’hui, il observe l’évolution du football moderne. S’il salue l’arrivée du VAR et des systèmes de communication, il reste nostalgique de son époque. « Avant, il fallait tout décider en une fraction de seconde, sans relecture vidéo. Il fallait du courage, de la rigueur et une grande proximité avec les joueurs », souligne-t-il.

À ses yeux, les qualités humaines demeurent primordiales : impartialité, condition physique irréprochable et capacité à imposer le respect. Il insiste aussi sur un atout mauricien : le bilinguisme, qui permet aux arbitres de mieux s’affirmer à l’international.

Héritage et hommage aux pairs

Dans son récit, il n’oublie pas ses collègues arbitres. Il cite avec émotion Cyril Monty, Robert Foiret, Sydney Picon-Ackong, Diagarassen Desscann, Eganaden Cadressen, Ismael Mungroo, Alain Lim Kee Chong, Dilip Jaigopaul, Mootien, Ramma, Narainen, Kissonah, Seethulparsad, Khedoo et tant d’autres. Sans oublier son oncle, Unnuth, qui lui a ouvert la voie.

Tous, selon lui, ont contribué à écrire l’histoire de l’arbitrage mauricien. Un héritage qu’il veut voir perdurer. S’il devait adresser un message aux jeunes générations, il serait simple mais profond : « Pratiquez un sport ou jouez de la musique, trouvez une passion. Le sport apprend la discipline, le respect et la persévérance. »Pour lui, l’arbitrage n’a pas seulement été une carrière ; ce fut une école de vie.