Il est 6h30 du matin. Dans les ruelles encore humides, les premières boulangeries lèvent leurs rideaux. L’odeur du pain chaud flotte dans l’air, mais derrière cette routine familière, quelque chose a changé. Depuis l’annonce du nouveau prix fixé à Rs 3,90 pour 100 grammes, contre Rs 2,60 auparavant, une tension discrète s’est installée.
Dans une boulangerie à Quatre-Bornes, les clients défilent comme à l’accoutumée. Pourtant, les discussions tournent toutes autour du même sujet. « Mo krwar sa pou monte ankor lezot keksoz », glisse un habitué en récupérant son pain. Une inquiétude partagée, presque instinctive. Le boulanger Mamade Hossenny estime qu’il était grand temps de réajuster le prix : « Tout a pris l’ascenseur. Heureusement que le gouvernement a entendu notre appel. »
Sur le terrain, l’inquiétude est bien réelle
Au marché de la ville, l’ambiance est plus animée. Les marchands s’activent, mais les conversations trahissent une nervosité palpable. Raj, vendeur de sandwichs depuis plus de dix ans, ajuste ses pains sur son étal. Il soupire : « Le pain, c’est notre base. Si le prix augmente, je suis obligé d’augmenter mes sandwichs. Sinon, je travaille à perte. »
Un peu plus loin, Aisha prépare ses dholl puri. Les gestes sont précis, rodés, mais son regard est préoccupé : « Déjà, une série de produits de base a augmenté. Là, avec le pain, ça devient compliqué. On ne peut pas tout absorber. À un moment, il faudra répercuter sur les clients. »
Dans ces petits commerces, chaque roupie compte. Et la moindre variation des coûts peut déséquilibrer toute une activité.
Dans les boulangeries, une hausse jugée inévitable
Retour dans une boulangerie. Derrière le comptoir, un gérant accepte de parler, à condition de rester anonyme. « Les coûts ont explosé ces dernières années : électricité, transport, matières premières. Cette hausse du pain était inévitable. Mais elle arrive dans un contexte déjà tendu. »
Il explique que, malgré la révision des subventions avec la baisse de l’aide sur la farine et la suppression de la subvention directe par pain la pression reste forte. « On essaie de tenir. Mais si les coûts continuent d’augmenter, ce sera compliqué. »
La farine reste certes subventionnée à Rs 217,50 le sac, soit environ 66,5 % de son coût réel. Mais pour beaucoup, cela ne suffit plus à compenser l’ensemble des charges.
Un effet domino redouté dans toute la chaîne alimentaire
Au fil des rencontres, un mot revient sans cesse : « domino ». Kevin, propriétaire d’un snack, résume la situation : « Si j’augmente mes prix, je perds des clients. Si je ne le fais pas, je perds de l’argent. On est coincés. »
Sandwichs, burgers, rotis, dholl puri… tous dépendent, directement ou indirectement, du prix du pain. Une hausse de Rs 1,30 peut sembler minime sur le papier, mais dans la réalité quotidienne, elle se répercute rapidement. Et cette chaîne ne s’arrête pas là : transport, emballage, ingrédients… tout est interconnecté.
Les consommateurs entre obligations et craintes
Chez les consommateurs, le ressenti est immédiat. Dans une petite boutique, Sandrine, mère de trois enfants, fait ses courses : « Chaque fois qu’il y a une augmentation, on doit revoir notre budget. Le pain, on en achète tous les jours. À la fin du mois, ça fait une différence. »
Jean-Marc, salarié dans le secteur privé, partage le même constat : « On comprend qu’il faut soutenir les entreprises. Mais nous aussi, on subit. Le coût de la vie ne cesse d’augmenter. »
Pour tenter d’amortir le choc, une aide mensuelle de Rs 121 est prévue pour environ 60 000 bénéficiaires du Social Register, pour un coût annuel estimé à Rs 87,1 millions. Mais dans les marchés, cette mesure laisse certains sceptiques.
Au-delà des chiffres et des décisions, ce reportage révèle une réalité simple : le pain n’est pas qu’un produit, c’est un baromètre. Sa hausse agit comme un déclencheur, un signal qui traverse toute la société des producteurs aux consommateurs, en passant par les petits commerces.
Car dans les marchés comme dans les cuisines, une question reste suspendue :
et si ce n’était que le début ?

