Jean-Luc Mootoosamy : « La liberté de la presse n’est jamais acquise, c’est un combat quotidien »

ByRédaction

September 24, 2025

Le verdict en faveur d’Axcel Chenney marque un tournant pour la liberté de la presse à Maurice. En statuant que la police ne peut pas accéder aux données journalistiques recueillies dans le cadre du travail, la Cour a consacré un droit fondamental : protéger ses sources. Pour Jean-Luc Mootoosamy, journaliste, directeur de Media Expertise Suisse, c’est « une victoire historique qui allège le poids de l’arsenal répressif et fait avancer notre démocratie ». Dans cet entretien, il revient sur les défis multiples qui fragilisent le journalisme et la démocratie, à Maurice comme ailleurs.

Q : C’est un jugement qui fera date. La justice a interdit à la police d’accéder aux données journalistiques dans l’affaire Axcel Chenney. Quelle est votre réaction ?


C’est une immense victoire, pour Axcel Chenney mais aussi pour toute la presse mauricienne. Un jugement historique qui soulage le poids de l’arsenal répressif quand une enquête dérange les puissants. Cela fait progresser notre démocratie. Mais cette victoire ne dédouane pas les journalistes : ils doivent rester responsables, rigoureux et impartiaux. Le public est assez grand pour juger.

« Les journalistes doivent surtout continuer à être vigilants »

Q : L’interpellation du journaliste Narain Jasodanand a choqué. Quelle lecture en faites-vous ?
La méthode employée a sidéré. Personne ne pensait revoir de telles interventions sous l’actuel régime. C’était démesuré et les questions demeurent : pourquoi la police a-t-elle pris ce risque pour sa réputation ? Si l’objectif était de faire peur, au profit de qui ?

Q : Cet événement traduit-il une dérive pour la liberté de la presse ?
Oui, clairement. Mais il faut comprendre que cette liberté n’est acquise nulle part. À Maurice, elle n’est pas même inscrite dans la Constitution. Les journalistes doivent rester vigilants : des intérêts particuliers feront toujours tout pour taire la vérité.

Q : Quelles leçons tirer pour protéger le journalisme indépendant ?
Rester professionnels, ne pas baisser les bras, continuer à chercher la vérité. Les journalistes affrontent beaucoup d’obstacles, mais ces épreuves doivent renforcer leur détermination à défendre l’indépendance du métier.

Q : Le journaliste a-t-il une responsabilité éthique face aux risques d’erreurs ?
Bien sûr. Le journalisme repose sur des faits, pas sur la spéculation. Présenter les faits au public en s’appuyant sur plusieurs sources est une règle essentielle. L’opinion a sa place, mais elle doit être clairement identifiée comme telle, et fondée sur des faits.

« Le métier a besoin d’humains, pas de machines qui pensent à notre place »

Q : L’IA est-elle une menace ou une opportunité ?
Je la vois comme un outil utile, mais rien de plus. Elle facilite certaines étapes de production, mais elle ne change pas l’essence du journalisme : rechercher, formuler, nuancer. Mal intégrée, elle peut devenir une menace pour l’emploi et le niveau d’exigence.

Q : Quelles stratégies pour intégrer l’IA sans perdre en crédibilité ?
Rester maître du processus et veiller à ce que la vérité prime. Un bon journaliste ne délègue pas son travail essentiel à l’IA. Si on écrit ses questions via une machine, il ne faut pas s’étonner de perdre en crédibilité.

« Il faut inventer et s’adapter »

Q : La presse traverse une double crise, crédibilité et financement. Quel avenir voyez-vous ?
Les turbulences ne datent pas d’hier, mais elles s’aggravent. Se reposer sur une réputation ne suffit plus. Les médias doivent mieux connaître leur public, répondre aux attentes des jeunes, investir les réseaux sociaux avec des formats adaptés. Je reste optimiste : il faut inventer et s’adapter.

Q : Quelles solutions concrètes pour renforcer la résilience du journalisme ?
Il n’y a pas une recette unique. Chaque média doit trouver son modèle : indépendance financière, innovation, coopération régionale. Mais tout repose sur les hommes. Un amateur ne coûte pas cher, mais il ne bouscule rien. Le professionnel, lui, apporte de la valeur, sur la durée.

« L’erreur de l’Alliance du Changement a été de venir avec des promesses sans savoir si elles étaient réalisables »

Q : Venons-en à la politique mauricienne. Quel regard portez-vous sur la situation actuelle du pays ?
Je suis frappé par le contraste : un gouvernement élu avec beaucoup d’espoir est devenu impopulaire en peu de temps. L’erreur a été de promettre sans mesurer la faisabilité, puis de se piéger avec la question des pensions. Aujourd’hui, les réalisations sont invisibles, éclipsées par cette décision. Pour corriger le tir, il faudrait reporter l’application et rouvrir le dialogue.

Q : Diriez-vous que le pays traverse une crise de confiance envers ses institutions ?
Je parlerais plutôt d’un affaiblissement. La confiance envers le gouvernement et la police s’effrite, notamment à cause d’attitudes brutales. Heureusement, la justice conserve une image solide et impartiale.

Q :  Et quels seront les enjeux démocratiques des prochains mois ?
La capacité du gouvernement à renouer avec la population. Rechercher son adhésion et son écoute. Le Parlement, dominé par une majorité écrasante, ne peut suffire : il faut retisser le lien avec les Mauriciens.

« Lorsque l’Église consulte des individus favorisant la paix, elle parle à tout le monde. »

Q : Vous suivez de près les activités du Vatican. Comment analysez-vous la place de l’Église catholique dans un monde traversé par les crises politiques, sociales et écologiques ?

J’ai pu constater de près combien la diplomatie vaticane est précieuse. Elle ne prend pas parti, mais ouvre des dialogues, propose des solutions. Elle s’appuie aussi sur des acteurs locaux porteurs de paix. Sa parole est ferme, parfois contestée, mais constante.

Q : Justement ,le Saint-Siège peut-il encore influencer les débats mondiaux ?
Oui, mais comme la liberté de la presse, c’est un travail sans fin. Tant qu’il y aura des tensions, il faudra des médiateurs. Même dans les situations désespérées, comme en Centrafrique ou au Soudan du Sud, le Vatican continue à chercher des voies de dialogue.

Q : La mort de Charlie Kirk a bouleversé l’Amérique. Quelle est votre réaction ?
C’est une mort atroce, en direct, devant des jeunes. Je n’adhérais pas à ses idées, mais personne ne mérite cela. Ce qui m’inquiète, c’est que ses thèses identitaires gagnent en popularité après sa mort. Autre conséquence : la liberté d’expression fragilisée. L’émission de Jimmy Kimmel a été annulée pour des commentaires jugés offensants envers le meurtrier présumé. Voir un président se réjouir de cette censure est insupportable pour la démocratie