Il est des scènes parlementaires qui dépassent l’anecdote et deviennent révélatrices d’un malaise plus profond. Ce qui s’est produit mardi dernier à l’Assemblée nationale appartient à cette catégorie. Non pas un dérapage ordinaire, mais un moment où les fondations mêmes de notre culture démocratique ont vacillé. Et ce n’est pas un hasard si la voix qui s’élève aujourd’hui avec le plus de fermeté est celle d’Eshan Juman, Deputy Chairperson of Committees, qui refuse de laisser l’incident sombrer dans l’oubli institutionnel.
Car au-delà de l’échange tendu, c’est le rôle même d’une Speaker, garante de l’équité, qui est mis en cause. Le rappel brutal adressé à la Chief Government Whip, Stéphanie Anquetil, sommée de se justifier sur ses interpellations et ses photos, a donné à l’hémicycle un parfum d’intimidation qui ne dit pas son nom. Dans un Parlement où l’immunité des élus ne devrait jamais être matière à interprétation, la scène dérange et c’est un euphémisme.
Interroger, confronter, révéler : voilà le cœur de la fonction parlementaire. En rappelant cette évidence, Eshan Juman pointe un phénomène inquiétant : dans certains esprits, poser des questions reviendrait à défier l’autorité ministérielle. Cette conception est non seulement anachronique, mais dangereuse.
Lorsque le ministre Deven Nagalingum propose que des enfants paient pour jouer au football, dans un pays rongé par la drogue, un député qui s’indigne ne cherche pas un portefeuille ministériel : il cherche du sens. Et cette quête-là devrait être encouragée, pas contenue.
Plus troublant encore : le député évoque des dérives répétées, qu’il s’agisse d’un conseiller influent qui aurait laissé le New George V Stadium se transformer en mare olympique, ou encore d’un permis controversé accordé dans le secteur de la pêche, au bénéfice d’un advisor du ministre Aadil Ameer Meea. Autant d’exemples qui montrent que la vigilance parlementaire reste indispensable, même et surtout lorsque l’on siège du côté gouvernemental.
L’intervention de la Speaker, perçue comme subjective, a fait bondir plus d’un observateur. Parmi eux, Jean Claude de l’Estrac, jamais avare d’un rappel institutionnel cinglant. Selon lui, la présidence de l’Assemblée n’a pas vocation à influencer le débat, encore moins à exprimer des opinions personnelles. Les grandes figures du passé Sir Harilall Vaghjee en tête réglaient l’hémicycle à la virgule près, guidées par les Standing Orders et par Erskine May, ce grand manuel de Westminster.
À l’heure où la confiance envers les institutions vacille, chaque mot, chaque geste compte. Le Parlement ne peut se permettre des fissures dans son propre arbitre.
L’affaire de mardi dernier n’est pas un incident isolé : elle est un révélateur. Le révélateur d’un besoin urgent de restaurer une culture parlementaire de respect, de cohérence et d’écoute. Ce que rappelle Eshan Juman, c’est qu’un député n’est pas un décor. Il est une voix. Une vigie. Un contrepoids nécessaire.
Si l’hémicycle commence à sanctionner la parole au lieu de la protéger, alors c’est la démocratie elle-même qui dérape. Et il appartient à tous élus, institutions, citoyens de remettre la barre droit avant qu’il ne soit trop tard.

