Le gouvernement affiche une volonté claire : protéger le pouvoir d’achat des Mauriciens. Après la liste des produits de première nécessité bénéficiant déjà d’un contrôle ou d’un soutien des prix, le ministre du Commerce, Michaël Sik Yuen, souhaite désormais aller plus loin. Les légumes frais pourraient prochainement être concernés par un mécanisme d’encadrement des prix.
Sur le principe, l’objectif est difficilement contestable. Personne ne peut accepter que certains produits essentiels deviennent inaccessibles pour une partie de la population ou que des marges excessives soient pratiquées au détriment des consommateurs. Mais une question fondamentale mérite d’être posée : un contrôle des prix peut-il fonctionner efficacement lorsque la production agricole dépend avant tout des aléas de la nature ?
L’agriculture n’est pas une industrie où les coûts restent stables tout au long de l’année. Les légumes suivent des cycles de production. Les pluies, les sécheresses, les cyclones, les maladies des cultures et les variations de rendement influencent directement l’offre disponible sur le marché. À Maurice, chacun sait que les mois de juillet, août et septembre correspondent généralement à une période d’abondance pour plusieurs légumes. Les prix baissent naturellement grâce à une offre plus importante. À d’autres moments de l’année, la situation est totalement différente.
Prenons l’exemple de la pomme d’amour. Lorsqu’une caisse achetée par un marchand coûte déjà Rs 1 500 en raison d’une faible production, comment imposer un prix de vente plafonné sans créer une perte pour toute la chaîne ? Le planteur doit couvrir ses coûts de production. Le grossiste doit assurer son transport, ses pertes et sa logistique. Le détaillant doit également dégager une marge minimale pour survivre. Si le prix final est artificiellement bloqué, quelqu’un finira inévitablement par absorber la perte.
L’histoire économique montre que les contrôles rigides des prix produisent souvent des effets pervers. Lorsque le prix officiel devient inférieur au prix réel du marché, certains producteurs préfèrent réduire leur production, vendre ailleurs ou attendre des conditions plus favorables. Dans les cas les plus extrêmes, cela favorise même l’apparition d’un marché parallèle où les produits sont vendus à un tarif supérieur, hors de tout contrôle. Ce n’est certainement pas le résultat recherché.
Le risque est également de décourager les agriculteurs. Ceux-ci font déjà face à une hausse du prix des engrais, des pesticides, des semences, du carburant, de la main-d’œuvre et du transport. Beaucoup travaillent avec des marges extrêmement faibles. Si leur revenu diminue encore, certains pourraient tout simplement abandonner leurs cultures. Protéger le consommateur ne doit jamais signifier sacrifier le producteur. Les deux intérêts doivent être conciliés. C’est précisément là que réside le véritable défi du gouvernement.
Plutôt qu’un contrôle uniforme des prix, une approche plus souple pourrait être envisagée. Le mécanisme pourrait tenir compte des saisons, des coûts réels de production, des volumes disponibles et des fluctuations du marché. Une plus grande transparence sur les prix pratiqués à chaque étape de la filière permettrait également de mieux identifier les abus lorsqu’ils existent réellement.
En parallèle, soutenir davantage la production locale reste probablement la meilleure politique de lutte contre la vie chère. Plus Maurice produira localement, plus l’offre sera importante et plus les prix auront naturellement tendance à se stabiliser. Cela passe par des investissements dans l’irrigation, la modernisation des exploitations agricoles, l’accompagnement des jeunes planteurs et une meilleure organisation des circuits de distribution.
Le slogan « Mangeons local » ne doit pas rester une simple campagne de communication. C’est un véritable choix économique et stratégique. Chaque légume produit localement représente moins d’importations, davantage d’emplois ruraux, une meilleure sécurité alimentaire et une économie plus résiliente face aux crises internationales.
Oui, il faut lutter contre les abus et protéger le pouvoir d’achat des familles mauriciennes. Mais cette protection ne pourra être durable que si elle s’accompagne d’une autre priorité tout aussi essentielle : protéger ceux qui cultivent notre terre. Car sans planteurs, il n’y aura bientôt plus de légumes locaux… et il n’y aura plus de prix à contrôler.

