Vasant Bunwaree : « La pension universelle à 60 ans est un acquis social fondamental qui méritait d’être préservé »

ByRédaction

June 22, 2026

Ancien ministre des Finances, le Dr Vasant Bunwaree, qui a occupé ce portefeuille de 1996 à 2000 sous un gouvernement travailliste, porte un regard particulièrement critique sur le Budget 2026-2027. Dans cet entretien, il dénonce une réforme de la pension qu’il juge structurante et risquée pour le modèle social mauricien. Il pointe également un manque de concertation, une vision économique insuffisante et des mesures qu’il estime encore trop floues.

Quel est votre jugement général sur le budget 2026-2027 ?

Pour moi, c’est un Budget raté. J’ai l’impression qu’il a été conçu principalement par des techniciens, avec une approche très administrative et comptable, mais sans véritable réflexion politique en profondeur. On sent qu’il n’y a pas eu suffisamment de travail préparatoire ni de consultation en amont.

Le gouvernement a voulu donner l’impression qu’il était à l’écoute de la population, mais il n’a pas apporté les réponses que les Mauriciens attendaient réellement. Plusieurs annonces ont été faites, mais beaucoup restent floues. Au final, les préoccupations quotidiennes des citoyens demeurent les mêmes.

Le coût de la vie reste-t-il, selon vous, la principale préoccupation ?

Absolument. C’est la question qui préoccupe la majorité des familles aujourd’hui. Pourtant, je ne vois pas dans ce Budget des mesures suffisamment fortes pour alléger les difficultés auxquelles les ménages sont confrontés.

Les prix continuent d’augmenter et le pouvoir d’achat reste sous pression. Les Mauriciens attendaient des réponses concrètes. Or, plusieurs mesures annoncées manquent de clarté et il est difficile de comprendre comment elles amélioreront réellement la situation des familles les plus vulnérables.

« On ne démantèle pas un pilier de l’État-providence. »

Vous êtes particulièrement critique à l’égard de la réforme de la pension. Pourquoi ?

Parce qu’il s’agit d’une mesure extrêmement grave. La pension universelle à 60 ans constitue l’un des fondements de l’État-providence mauricien. Depuis des décennies, elle représente un engagement de la République envers ses citoyens.

On ne modifie pas un pilier aussi important sans une réflexion nationale approfondie. Aujourd’hui, on passe progressivement d’un système universel basé sur l’âge à un système qui prend davantage en compte la situation financière des individus ou des ménages.

Cela change complètement la philosophie du dispositif. Jusqu’à présent, chaque citoyen savait qu’à partir de 60 ans, il bénéficierait de sa pension. C’était simple, clair et compris de tous.

Que reprochez-vous précisément à cette réforme ?

D’abord, son manque de transparence. Beaucoup de personnes ne comprennent toujours pas comment les nouveaux critères seront appliqués. Les revenus peuvent évoluer au fil du temps, les situations familiales changent, et plusieurs zones d’ombre subsistent.

Ensuite, je considère que le gouvernement s’appuie sur un rapport intérimaire plutôt que sur un rapport final. Or, un rapport intérimaire est, par définition, un document provisoire susceptible d’être modifié ou complété. Prendre une décision aussi importante sur cette base me paraît prématuré.

« Avant de remettre en cause l’universalité de la pension, il fallait explorer toutes les autres solutions possibles. »

Certains estiment toutefois que le vieillissement de la population rend une réforme inévitable. Que leur répondez-vous ?

Je ne nie pas les défis démographiques. Maurice, comme beaucoup de pays, doit faire face au vieillissement de sa population. Mais reconnaître un problème ne signifie pas accepter n’importe quelle solution.

Avant de remettre en cause l’universalité de la pension, il aurait fallu explorer toutes les autres pistes possibles, notamment en matière de financement, de productivité économique ou encore de réforme fiscale. Une réforme de cette ampleur doit être le dernier recours, pas la première option.

Fallait-il davantage consulter avant d’engager cette réforme ?

Sans aucun doute. Une réforme d’une telle ampleur aurait dû faire l’objet d’une vaste consultation nationale. Les syndicats, les associations de retraités, les partis politiques et la société civile auraient dû être associés aux discussions.

Personnellement, je pense même qu’une question aussi fondamentale aurait pu être soumise à la population à travers un mécanisme de consultation populaire ou un référendum. Une réforme qui touche directement le contrat social entre l’État et les citoyens mérite un débat national approfondi.

Le gouvernement justifie cette réforme par des impératifs financiers. Cet argument vous convainc-il ?

Non. On entend souvent dire que le système actuel serait devenu insoutenable. Mais si l’on suit cette logique, demain certains pourraient également affirmer que l’éducation gratuite ou la santé gratuite sont elles aussi devenues insoutenables.

« Après la pension, faudra-t-il demain remettre en question l’éducation gratuite ou la santé gratuite ? »

Où s’arrête-t-on alors ?

La pension à 60 ans fait partie des grands acquis qui ont contribué à bâtir la cohésion sociale mauricienne. Elle repose sur un principe de confiance entre l’État et les citoyens. En remettant en cause ce principe, on fragilise l’équilibre même de la société. Je demeure convaincu que la pension universelle à 60 ans aurait dû être maintenue.

Quel regard portez-vous sur le rôle du FMI dans ces réformes ?

Le Fonds monétaire international formule des recommandations techniques. C’est son rôle. Mais un gouvernement ne peut pas se contenter d’appliquer mécaniquement ce que proposent les technocrates. Sinon, à quoi servent les responsables politiques ? Gouverner un pays consiste à définir une vision, à établir des priorités et à prendre en compte les réalités sociales du pays.

Les chiffres sont importants, mais ils ne doivent jamais faire oublier les dimensions humaines et sociales des politiques publiques.

Le budget prévoit une croissance de 3,2 %. Cet objectif vous paraît-il réaliste ?

C’est probablement un objectif prudent. Je pense que Maurice possède déjà les capacités nécessaires pour faire mieux sans attendre l’émergence de nouveaux secteurs. Si nous améliorons notre productivité et notre efficacité économique, nous pourrions atteindre des taux de croissance plus élevés.

Bien sûr, le développement de nouveaux secteurs comme l’économie océanique ou certaines activités technologiques peut contribuer à soutenir la croissance à long terme. Mais ces projets prendront du temps avant de produire des résultats significatifs.

« La croissance est importante, mais elle n’a de sens que si elle bénéficie à l’ensemble de la population. »

La croissance économique est-elle la seule priorité ?

Non. La croissance est importante, mais elle doit bénéficier à l’ensemble de la population. La vraie question est de savoir comment les fruits de cette croissance seront répartis. Comment aider les ménages qui souffrent le plus du coût de la vie ? Comment permettre aux catégories les plus modestes de rattraper le terrain perdu ces dernières années ? Sur ces questions fondamentales, je reste sur ma faim. Je ne vois pas de stratégie suffisamment claire pour réduire les inégalités ou restaurer la confiance de la population.

Que pensez-vous des annonces relatives à l’intelligence artificielle ?

L’intelligence artificielle représente une opportunité réelle pour Maurice. C’est un domaine qu’il faut développer et dans lequel il est important d’investir. Cependant, entre les annonces et les résultats, il existe souvent un écart considérable. Il ne suffit pas d’afficher des ambitions. Encore faut-il mettre en place les structures, les compétences, les formations et les investissements nécessaires pour transformer ces ambitions en succès. Aujourd’hui, beaucoup de questions restent sans réponse quant à la manière dont ces projets seront concrètement mis en œuvre.

« Le véritable défi n’est pas d’annoncer des projets, mais de les réaliser dans les délais »

Craignez-vous que certaines annonces du budget restent au stade des intentions ?

C’est effectivement une préoccupation. Dans plusieurs domaines, nous avons entendu des annonces ambitieuses par le passé qui ont ensuite connu des retards ou des difficultés d’exécution. Le véritable défi n’est pas d’annoncer des projets, mais de les réaliser dans les délais, avec les ressources adéquates et une gouvernance efficace. C’est sur ce terrain que le gouvernement sera jugé.

Quel message adressez-vous au gouvernement ?

Je crois que la population attendait un budget capable de lui redonner espoir et confiance dans l’avenir. Les Mauriciens espéraient des mesures fortes pour améliorer leur qualité de vie et répondre à leurs préoccupations immédiates.

Malheureusement, je ne pense pas que ce Budget atteigne cet objectif. Il laisse trop d’interrogations, manque de dialogue et ne répond pas suffisamment aux attentes de la population. Pour toutes ces raisons, je considère qu’il s’agit d’un Budget qui risque de décevoir une grande partie des Mauriciens.