Suttyhudeo Tengur : « Nos propres choix économiques aggravent la situation »

ByRédaction

June 15, 2026

Alors que la vie chère continue de peser lourdement sur le budget des familles, le président de l’Association pour la protection de l’environnement et des consommateurs (APEC), Suttyhudeo Tengur, tire la sonnette d’alarme. Pour lui, les tensions internationales n’expliquent pas à elles seules l’érosion du pouvoir d’achat. Il estime que certaines décisions économiques prises localement contribuent également à alimenter l’inflation.

Aujourd’hui, beaucoup de familles peinent à joindre les deux bouts. Quelles solutions privilégier pour leur redonner un peu de marge financière ?

Il ne faut pas se voiler la face : les ménages subissent aujourd’hui une pression considérable sur leur pouvoir d’achat. La hausse des prix de l’alimentation, du logement, de l’électricité, du carburant et du coût du crédit pèse lourdement sur le budget des familles et réduit progressivement leur capacité à maintenir leur niveau de vie.

Pour répondre à cette situation, il est nécessaire d’adopter une approche ciblée et durable. Les ressources publiques étant limitées, il est préférable de privilégier les aides destinées aux ménages les plus vulnérables et à la classe moyenne inférieure plutôt que des subventions généralisées qui profitent parfois à des catégories qui n’en ont pas réellement besoin.

Il faut également agir sur les causes structurelles de la hausse des prix. Dans certains secteurs, le manque de concurrence favorise des marges élevées qui se répercutent directement sur les consommateurs. Une surveillance plus rigoureuse des marchés où existent des situations de monopole ou de quasi-monopole s’impose.

« La vie chère est un défi structurel qui exige des solutions structurelles, pas seulement des réponses d’urgence. »

Au-delà des mesures d’urgence, quelles réformes sont nécessaires pour lutter durablement contre la vie chère ?

Nous restons fortement dépendants des importations. Améliorer la logistique, les infrastructures portuaires et la chaîne d’approvisionnement permettrait de réduire certains coûts qui se répercutent sur les consommateurs. Le développement de la production locale est également essentiel afin de limiter notre exposition aux fluctuations des marchés internationaux.

Enfin, un dialogue constant entre les autorités, les opérateurs économiques et les associations de consommateurs est nécessaire pour prévenir les abus. La lutte contre la vie chère doit s’inscrire dans une stratégie durable visant à améliorer la productivité, les revenus et la qualité des emplois.

De nombreux consommateurs ont le sentiment que leur pouvoir d’achat s’érode de mois en mois. La hausse des prix est-elle uniquement liée au contexte international ?

L’inflation actuelle résulte d’une combinaison de facteurs externes et internes. Sur le plan international, les tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient, continuent d’alimenter l’incertitude sur les marchés énergétiques et le transport maritime. Pour une économie aussi ouverte que celle de Maurice, toute hausse du coût du fret ou du pétrole finit inévitablement par se répercuter sur les consommateurs.

Cependant, il serait réducteur d’attribuer l’ensemble de la hausse des prix à ces seuls facteurs extérieurs. Certaines décisions prises localement contribuent également aux pressions inflationnistes. Les augmentations des tarifs de l’électricité, certaines taxes indirectes, les prix administrés ainsi que les coûts de fonctionnement élevés de plusieurs organismes publics ont un impact direct sur le coût de la vie.

Avec une inflation qui progresse plus vite que les revenus, les ménages ont le sentiment de s’appauvrir. Ce constat est-il justifié ?

Oui, ce sentiment est parfaitement compréhensible. Lorsque la croissance économique reste limitée à 2,9 % alors que l’inflation atteint près de 5,7 %, le pouvoir d’achat réel des ménages recule. Même lorsque les salaires augmentent, ces hausses ne suffisent pas toujours à compenser l’augmentation du coût de la vie.

Il est également important de comprendre que la guerre et les tensions internationales ne sont pas les seules responsables. Elles aggravent la situation, mais nos propres fragilités économiques jouent aussi un rôle important. C’est cette combinaison de facteurs externes et internes qui explique pourquoi les consommateurs mauriciens ressentent aujourd’hui une pression aussi forte sur leur budget.

« La hausse du Repo Rate doit s’accompagner d’un soutien aux ménages les plus vulnérables. »

La hausse du Repo Rate risque d’alourdir les remboursements de nombreux emprunteurs. Cette décision était-elle vraiment inévitable ?

La décision de porter le taux directeur à 4,75 % peut se comprendre du point de vue de la politique monétaire. La Banque de Maurice a pour mission de préserver la stabilité des prix et, face à une inflation persistante, elle devait envoyer un signal fort afin de contenir les anticipations inflationnistes.

Cependant, cette mesure n’est pas sans conséquences. Les ménages ayant des prêts immobiliers ou des crédits à taux variable verront leurs mensualités augmenter. Les PME seront également confrontées à des coûts de financement plus élevés, ce qui pourrait freiner certains investissements.

Le problème est que l’inflation actuelle n’est pas uniquement liée à une forte demande. Dans ce contexte, le relèvement du Repo Rate peut contribuer à rassurer les marchés, mais il ne suffira pas à lui seul à faire baisser durablement les prix. Cette décision était probablement nécessaire pour préserver la crédibilité de la Banque de Maurice, mais elle doit impérativement s’accompagner de réformes structurelles et de mesures de soutien aux ménages les plus vulnérables.

Face à la pression sur le pouvoir d’achat, les Mauriciens peuvent-ils espérer un budget généreux?

Je pense qu’on doit davantage s’attendre à un budget de consolidation qu’à un budget de larges distributions. Le gouvernement évolue dans un contexte marqué par une dette élevée, une croissance économique modérée et des finances publiques sous pression.

L’exercice consistera donc à trouver le juste équilibre entre rigueur budgétaire et soutien aux ménages. Des mesures ciblées en faveur des plus vulnérables, le maintien de certains mécanismes de soutien au coût de la vie et des initiatives destinées à encourager l’investissement privé sont plus probables que des annonces spectaculaires.

L’amélioration de la productivité et de la compétitivité de l’économie devrait également figurer parmi les priorités. La marge de manœuvre étant aujourd’hui plus limitée, le véritable défi sera de restaurer la confiance tout en préservant l’équilibre des finances publiques.

« La priorité n’est ni l’austérité ni les dépenses à tout-va. »

Si vous aviez les clés du ministère des Finances, quelles seraient vos principales priorités pour redresser l’économie et protéger le pouvoir d’achat ?

La première priorité serait de rétablir progressivement l’équilibre des finances publiques sans casser la dynamique économique. Il est essentiel de réduire le déficit budgétaire de manière graduelle et responsable.

Ensuite, il faudrait s’attaquer à la réforme des organismes publics déficitaires afin d’améliorer leur gouvernance, leur transparence et leur efficacité, tout en réduisant la pression sur les finances de l’État.

La troisième priorité serait de faire de la productivité un véritable moteur de croissance, notamment à travers l’investissement dans la formation, le numérique, l’intelligence artificielle et les compétences de demain.

Je mettrais également l’accent sur un soutien ciblé à la classe moyenne et aux PME, à travers des mesures fiscales adaptées, un meilleur accès au financement et des initiatives visant à réduire les coûts de production.

Enfin, il serait indispensable de renforcer la sécurité alimentaire et énergétique du pays afin de réduire notre dépendance aux importations et d’améliorer notre résilience face aux chocs extérieurs.

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