Agriculture: Bio, raisonné ou conventionnel : le grand flou dans nos assiettes

ByRédaction

August 20, 2026
  • Des produits vendus à prix d’or comme « sains » ne sont pas toujours ce qu’ils prétendent être.

Le bio séduit de plus en plus de consommateur, prêts à payer davantage pour une alimentation qu’ils pensent plus saine et plus naturelle. Mais derrière les étiquettes, les promesses et les prix parfois élevés, une question mérite d’être posée : que mange-t-on réellement lorsque l’on achète du « bio » à Maurice ? Entre produits certifiés, appellations parfois approximatives et absence de garanties claires pour le consommateur, notre enquête s’intéresse à ce qui se retrouve véritablement dans nos assiettes.

Des légumes trois fois plus chers, mais sont-ils vraiment bio ?

« Nous travaillons dans le respect des bonnes pratiques agricoles, vous garantissant ainsi la qualité de nos récoltes. Les fruits et légumes sont cultivés avec rigueur afin de vous proposer des produits frais, sains et savoureux. » C’est en ces termes qu’une marque spécialisée dans la commercialisation de fruits et légumes présente ses produits, mis en avant comme étant plus « bio » ou issus de bonnes pratiques agricoles.

Dans les rayons d’un supermarché, la différence de prix saute pourtant aux yeux. Alors que les pommes d’amour se vendaient récemment autour de Rs 50 les 500 grammes sur les marchés, une barquette de même quantité, soigneusement présentée dans un rayon, affichait un prix de Rs 175. Soit plus de trois fois le prix habituellement pratiqué. Mais ce prix plus élevé garantit-il pour autant un produit réellement biologique ?

« Pour moi, ces tomates ne peuvent pas être bio »

Rajiv, planteur à Quartier-Militaire et maraîcher depuis plus de 32 ans, se montre catégorique. Pour lui, l’apparence de ces pommes d’amour soulève déjà des interrogations. Il observe notamment leur taille, leur couleur et leur aspect général. Selon son expérience de terrain, des fruits cultivés selon des méthodes véritablement naturelles atteignent rarement une telle grosseur et une telle uniformité.

« Quand on cultive sans certains produits et avec des méthodes entièrement naturelles, les légumes n’ont généralement pas cette apparence », explique-t-il. Le planteur relève également un autre élément qui, selon lui, mérite attention : malgré leur taille et leur apparence, les tomates restent fermes, fraîches et bien conservées.

Pour lui, si ces fruits avaient réellement atteint une telle maturité dans des conditions entièrement naturelles, ils auraient dû présenter davantage de signes de vieillissement.

La barquette de pommes d’amour n’est pas un cas isolé. Dans ce supermarché de Quartier Militaire, champignons à Rs 320 les 200 g, trois poivrons à près de Rs 500, tomates cerise à Rs 250 les 200 g : des prix élevés, souvent justifiés par une image « bio ». Mais quelle garantie pour le consommateur ?

Le « Bio-Farming » promu dans le cadre de Smart Agriculture relève souvent davantage de l’agriculture raisonnée : les pesticides et engrais chimiques sont réduits, mais pas nécessairement supprimés. Même le MauriGAP ou le GlobalGAP certifient surtout les bonnes pratiques agricoles, la traçabilité et la sécurité sanitaire, et non l’absence de produits chimiques. Cette confusion entre « bonnes pratiques », « raisonné » et « bio » peut ainsi favoriser le greenwashing : vendre plus cher un produit présenté comme bio sans véritable garantie qu’il le soit.

Conventionnelle, raisonnée et bio

Plusieurs modes de production et systèmes de certification coexistent dans le pays. L’agriculture conventionnelle autorise l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques, dans le respect de la réglementation, notamment des limites maximales de résidus (MRL). Tout dépend donc du produit utilisé, de la dose, des conditions d’application et du délai avant la récolte.

L’agriculture raisonnée, encouragée notamment à travers le programme Smart Agriculture, vise à réduire et mieux maîtriser l’utilisation des pesticides et des engrais, sans nécessairement les supprimer. Les biofertilisants et biopesticides sont privilégiés lorsque cela est possible. Le bio, en revanche, répond à un cahier des charges et à des règles de certification spécifiques. Utiliser moins de pesticides ou des produits naturels ne suffit donc pas, à lui seul, pour qu’un produit puisse être présenté comme biologique.

À Maurice, le mot « bio » reste encore difficile à encadrer. Le pays dispose d’une Certification Scheme for Organic Farming, avec recours à un organisme répondant à des critères internationaux. Mais le dispositif reste loin d’un système national intégré et puissant de certification biologique. Les Assises de l’agriculture 2026 l’ont d’ailleurs reconnu : certification, étiquetage et traçabilité des produits agroécologiques et biologiques restent fragmentés, complexes et coûteux. D’où la proposition d’un cadre unifié, « Bio-Mauritius ».

Qui contrôle quoi ?

Le contrôle est aujourd’hui réparti entre plusieurs organismes. Le ministère de l’Agro-industrie définit la politique agricole et encourage les bonnes pratiques. Le Mauritius Agricultural Certification Body (MACB) gère notamment la certification MauriGAP. Le Pesticides Regulatory Office surveille l’utilisation des pesticides et les résidus, tandis que le Food Technology Laboratory réalise différentes analyses alimentaires dans un laboratoire accrédité ISO/IEC 17025. Le système fonctionne donc par couches : pratiques agricoles, certification éventuelle et contrôles réglementaires. Mais cette multiplication des intervenants ne signifie pas que chaque producteur ou chaque produit est systématiquement contrôlé.

MauriGAP ne veut pas dire bio

C’est l’une des principales confusions. MauriGAP certifie des bonnes pratiques agricoles, pas l’agriculture biologique. Ses différents niveaux imposent notamment des règles de production, de traçabilité, de sécurité et d’utilisation des intrants. Un producteur MauriGAP peut donc utiliser des pesticides, à condition de respecter les règles applicables. Le ministère a d’ailleurs indiqué que son dispositif de certification devra être étendu à d’autres standards, notamment au biologique.

Pesticides : plus d’un produit sur cinq non conforme

Les chiffres du Pesticides Regulatory Office, publiés en janvier 2026, donnent une autre dimension au problème. Sur 787 échantillons analysés en 2025, 65,39 % ne présentaient aucun résidu détectable et 13,62 % contenaient des résidus dans les limites autorisées.

Mais 21,63 % étaient non conformes : 5,45 % dépassaient les limites maximales de résidus et 16,18 % concernaient des pesticides non homologués pour la culture traitée. Parmi les cultures concernées figuraient notamment la laitue, le chou chinois, la coriandre, le cresson, le poivron, l’aubergine, la tomate, la carotte, le persil, le gingembre, l’okra et le céleri.

En 2025, 86 Improvement Notices ont été émises à la suite de dépassements de résidus ou de l’utilisation de pesticides non recommandés. Les autorités indiquent que ces cas donnent lieu à de nouveaux prélèvements et à des actions auprès des planteurs. Pour Lalini Unmole, du FAREI, une partie du problème tient aussi à la difficulté d’interpréter les étiquettes des pesticides, notamment chez des planteurs sans formation agricole spécialisée.

12 000 planteurs pour seulement 32 agents : les limites du contrôle

Pour sa part, Jayen Chellumbrun déplore que, sur environ 150 000 tonnes de légumes produites chaque année à Maurice, seuls 787 échantillons aient été analysés en dix mois. Un chiffre que le secrétaire général de l’ACIM juge « largement insuffisant pour refléter la réalité du marché ». Il fait également ressortir que seulement 32 employés du Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI) sont chargés de superviser près de 12 000 planteurs à travers le pays. « C’est un déséquilibre qui rend les contrôles difficiles, voire inefficaces », affirme-t-il.

L’ACIM dénonce également les prix exorbitants pratiqués pour les fruits et légumes issus de l’agriculture raisonnée. Estimant que ces produits restent susceptibles de contenir des substances chimiques, Jayen Chellumbrun s’en prend frontalement à leur tarification dans les grandes surfaces. « Les prix sont beaucoup plus élevés que pour l’agriculture traditionnelle. Or, on n’utilise pas les pesticides, par exemple. Donc, il y a moins de frais », avance-t-il . Le secrétaire général de l’ACIM reconnaît que les supermarchés doivent supporter certains coûts, mais estime que les marges ne devraient pas pour autant être excessives. 

Pourquoi si chère ?

Kreepalloo Sunghoon, secrétaire général de la Small Farmers Association, livre une autre explication. Selon lui, les différents  gouvernements ont, pendant des décennies, encouragé l’utilisation de produits chimiques, de pesticides et de fertilisants afin d’augmenter la production légumière. Il explique qu’à la suite de différentes analyses, il a été constaté que certaines terres avaient été affectées par ces pratiques. Depuis, avec la promotion de l’agriculture raisonnée, les autorités ont introduit davantage de règles sanitaires concernant notamment l’entretien, la protection et la qualité des terres.

Ces nouvelles exigences représentent, selon lui, des coûts supplémentaires pour les producteurs : traitement de l’eau, aménagements et mesures de protection, entre autres. Des dépenses qui finissent par se répercuter sur le prix payé par le consommateur.

Kreepalloo Sunghoon pointe toutefois également du doigt les revendeurs et les grandes surfaces. Dans une économie de marché comme celle de Maurice, certains commerçants peuvent, selon lui, appliquer les prix qu’ils souhaitent une fois les produits certifiés et commercialisés sous certains labels. Il cite un exemple : un producteur peut parfois percevoir Rs 18 pour un demi-kilo de piments, alors que le même produit peut être vendu Rs 60 sur les marchés et jusqu’à Rs 190 en grande surface sous certains labels.

Les chiffres officiels — 787 échantillons analysés en 2025 :

65,39 % : aucun résidu détectable

13,62 % : résidus dans les limites acceptables (LMR)

5,45 % : dépassement de dose autorisée

16,18 % : utilisation de pesticides non homologués pour la culture traitée

Total non conforme : 21,63 % — soit plus d’un échantillon sur cinq

Selon les normes actuelles de l’agriculture raisonnée, un légume conventionnel peut contenir des traces de pesticides et rester conforme à la réglementation, à condition que les résidus restent dans les limites autorisées. Le Code of Practice sur les pesticides du ministère précise que leur utilisation peut entraîner la présence de résidus et que les bonnes pratiques agricoles doivent permettre de maintenir ces niveaux sous les limites maximales de résidus (MRL) prévues.

86 Improvement Notices émises en 2025

Selon le ministère de l’Agro-industrie, 86 Improvement Notices ont été émises en 2025 pour des échantillons présentant des dépassements des limites maximales de résidus ou contenant des pesticides considérés comme non recommandés. Les autorités indiquent que ces cas font ensuite l’objet de nouveaux prélèvements, de mesures de sensibilisation auprès des planteurs et, lorsque nécessaire, de mesures d’application de la réglementation.

Dans l’un des rapports publiés en 2025, certains produits importés présentaient également des résidus détectables. Dans le même tableau, un échantillon d’avocat affichait, par exemple, un niveau de prochloraz supérieur au MRL indiqué dans le rapport.

Sur le plan international, plusieurs études ont établi des associations entre certaines expositions aux pesticides et des risques accrus de maladies graves, notamment certains cancers. Ces résultats doivent toutefois être interprétés en tenant compte du niveau, de la durée et du type d’exposition.

FAREI relativise le lien entre pesticides et cancer

Madhvee Madhou, directeur général du FAREI, appelle pour sa part à la prudence face aux affirmations établissant un lien direct entre pesticides et cancer. « Jusqu’ici, les effets des pesticides ne sont pas directement liés aux cancers, comme on le prétend parfois. Il faut aussi considérer les habitudes alimentaires et la consommation de produits de mauvaise qualité dans les grandes surfaces », affirme-t-il.

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