Suicide : « Derrière chaque statistique se trouve un être humain », Sapna Jageshar Maudhoo, psychologue

ByRédaction

August 25, 2026

À quelques semaines de la Journée mondiale de prévention du suicide, observée le 10 septembre, une succession de drames interpelle. Entre le 15 et le 19 août, sept décès par suicide et quatre tentatives ont été rapportés à Maurice. Des personnes âgées, des adultes, mais aussi des jeunes figurent parmi les cas recensés. Comment reconnaître la détresse ? Quels signes doivent alerter les familles ? Et surtout, comment intervenir avant qu’il ne soit trop tard ? La psychologue Sapna Jageshar Maudhoo appelle à briser le silence, à écouter sans juger et à prendre au sérieux toute expression de désespoir.

Ces chiffres nous interpellent tous. Que révèlent-ils, selon vous, de notre société ?

Une telle concentration de cas mérite effectivement une attention particulière de la part des professionnels de la santé mentale, des autorités et de la communauté. Les phénomènes de regroupement de comportements suicidaires peuvent parfois traduire une vulnérabilité accrue au sein d’une population. Il faut néanmoins rester prudent. Le suicide est un phénomène extrêmement complexe. Chaque personne possède son histoire, ses difficultés et son propre contexte psychologique. Ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que derrière chaque statistique se trouve un être humain .

« La contagion suicidaire est un phénomène reconnu »

Lorsqu’autant de cas surviennent sur une courte période, existe-t-il un risque de « contagion suicidaire » ?

Oui. La contagion suicidaire est un phénomène reconnu. L’exposition à un suicide peut avoir un impact sur certaines personnes particulièrement vulnérables, notamment lorsqu’elles s’identifient fortement à la personne décédée ou lorsqu’elles traversent elles-mêmes une période de grande détresse.Cela ne veut pas dire que parler du suicide provoque automatiquement d’autres passages à l’acte. Au contraire, il faut en parler. Mais il faut le faire correctement.

Une couverture sensationnaliste, les spéculations, la répétition excessive de certains éléments ou la publication de détails inutiles peuvent être problématiques.

La responsabilité des médias est donc essentielle. Nous devons davantage parler de prévention, des signes d’alerte, des possibilités d’aide et du rétablissement. Il faut montrer qu’une personne en détresse peut être accompagnée et que des solutions existent.

Qu’est-ce qui peut pousser une personne à penser qu’elle n’a plus d’autre issue ?

Il n’existe pas une cause unique au suicide. Plusieurs facteurs peuvent se combiner : dépression, anxiété sévère, traumatismes, difficultés relationnelles, deuil, conflits familiaux, abus, harcèlement, difficultés financières, chômage, maladie chronique, consommation de substances ou isolement social.

Il peut aussi y avoir des changements majeurs dans la vie qui fragilisent une personne.

Un facteur particulièrement important est le désespoir. C’est cette impression que rien ne changera, que la situation ne s’améliorera jamais et qu’il n’existe aucune solution.

Lors d’une crise suicidaire, la personne peut se sentir complètement piégée. Sa souffrance devient tellement envahissante qu’elle ne parvient plus à envisager d’autres possibilités.

C’est précisément à ce moment-là qu’une intervention peut être déterminante : il faut aider cette personne à voir des possibilités qu’elle n’est momentanément plus capable de percevoir seule.

Plusieurs cas récents concernent des personnes âgées . La solitude peut-elle devenir un facteur important ?

Absolument. Le vieillissement peut s’accompagner de nombreuses pertes : la retraite, le décès d’un conjoint ou d’un proche, une mobilité réduite, des problèmes de santé, la diminution des relations sociales ou encore le sentiment de ne plus avoir la même place au sein de la famille et de la société. Il faut également comprendre qu’une personne peut être physiquement entourée et pourtant ressentir une profonde solitude émotionnelle.

Nous demandons souvent à une personne âgée si elle mange correctement, si elle prend ses médicaments ou si elle va bien physiquement. Mais nous devrions aussi lui demander : « Comment te sens-tu ? », « Te sens-tu entouré ? », « Te sens-tu encore valorisé ? », « As-tu encore des choses qui te donnent envie d’avancer ? »

Le sentiment d’avoir un but reste un facteur de protection important. Les relations humaines, les activités, les responsabilités et le sentiment de pouvoir encore contribuer à la vie familiale ou sociale permettent de préserver l’identité et le sentiment de valeur personnelle.

« Chez les jeunes, certains changements doivent alerter »

Des mineurs figurent également parmi les cas récents. Que doivent surveiller les parents ?

Les enfants et les adolescents peuvent ressentir une souffrance émotionnelle extrêmement intense. Ils sont encore en train d’apprendre à gérer leurs émotions, leur impulsivité et leur réaction face aux expériences difficiles.

Le harcèlement, la pression scolaire, les conflits familiaux, les abus, le rejet, les difficultés relationnelles, les réseaux sociaux, les traumatismes ou le sentiment de ne pas appartenir à un groupe peuvent devenir extrêmement lourds à porter.

Les parents doivent donc être attentifs aux changements importants de comportement et éviter de considérer systématiquement ces changements comme une simple « phase de l’adolescence ».

Quels sont précisément les signes qui doivent attirer l’attention ?

Un isolement soudain, des changements importants d’humeur, une perte d’intérêt pour les activités habituellement appréciées, des troubles du sommeil ou de l’appétit, une chute des résultats scolaires ou une irritabilité inhabituelle doivent attirer l’attention.

Il faut également être particulièrement vigilant lorsqu’un jeune exprime du désespoir, dit qu’il ne sert à rien ou donne le sentiment de vouloir se couper progressivement de son entourage. Un signe isolé ne signifie pas nécessairement qu’une personne est suicidaire. C’est souvent l’accumulation ou le changement brutal de comportement qui doit pousser l’entourage à engager la conversation. « Je veux mourir » : ne jamais banaliser ces mots

Comment réagir lorsqu’une personne dit : « Je veux mourir » ou « Je n’en peux plus » ?

Il faut toujours la prendre au sérieux.Il ne faut surtout pas banaliser ses paroles en répondant : « Ne dis pas de bêtises », « Tu as tout pour être heureux » ou « Pense à ta famille ».Il faut rester calme et faire preuve de compassion.

On peut lui dire simplement : « Je suis contente que tu me l’aies dit. Je te prends au sérieux. Tu n’as pas à affronter cela seul. Nous allons chercher de l’aide ensemble. »

Il est également possible de demander directement à la personne si elle pense au suicide. Contrairement à une idée reçue, poser cette question ne lui met pas cette idée en tête. Si le danger paraît immédiat, la personne ne doit pas rester seule. Il faut rechercher rapidement une aide professionnelle ou d’urgence.

« Ne prenez pas une décision définitive au milieu d’une tempête temporaire »

Quel message adresseriez-vous aujourd’hui à quelqu’un qui traverse une période extrêmement difficile ?

Aujourd’hui, vous pouvez avoir l’impression d’être piégé et de ne plus voir d’issue. Mais les émotions changent. Les circonstances peuvent également changer.

Vous n’avez pas besoin de résoudre tous vos problèmes en même temps.

Parlez à quelqu’un : un parent, un ami, un enseignant, un collègue, un psychologue, un psychiatre, un médecin ou une personne en qui vous avez confiance.

Vous n’avez même pas besoin de trouver les mots parfaits. Vous pouvez simplement dire : « Je ne vais pas bien. J’ai besoin d’aide. »

Votre souffrance mérite d’être entendue. La prévention commence parfois par des gestes extrêmement simples : remarquer, écouter, demander et rester présent.

Hors-texte

Des drames qui interpellent : le suicide ne regarde ni l’âge ni le milieu social

Entre le 15 et le 19 août 2026, sept décès par suicide et quatre tentatives ont été rapportés à la police et aux services hospitaliers. Cette succession de cas, sur une période particulièrement courte, interpelle par la diversité des profils concernés.

Les victimes décédées étaient âgées de 25 à 69 ans et plusieurs régions du pays sont concernées, notamment Pamplemousses, Melrose, Clémencia, D’Épinay, Petit-Raffray et Curepipe. Parmi elles figure également Avinash Ramgottee, 43 ans, qui était détenu à l’Eastern High Security Prison de Melrose.

Durant cette même période, quatre tentatives de suicide ont été rapportées. Elles concernent notamment de jeunes adultes, un détenu de 18 ans et une écolière de 11 ans. Pour cette dernière, les circonstances exactes restent à établir et l’enquête devra déterminer ce qui s’est réellement produit.

À l’approche de la Journée mondiale de prévention du suicide, le 10 septembre, le message des professionnels reste essentiel : une parole de désespoir ne doit jamais être banalisée. Écouter, poser des questions et orienter vers une aide professionnelle peut faire toute la différence.

Besoin de parler ? Befrienders Mauritius propose un soutien gratuit et confidentiel au 230-800-9393 ou par SMS au +230 54837233.

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