Avinash Ramtohul:  « L’IA doit devenir l’alliée du service civil »

ByRédaction

October 2, 2025

Dans un monde où l’intelligence artificielle redessine les contours de l’économie, des services publics et même de la vie quotidienne, Maurice ne veut pas rester spectatrice. Le Digital Transformation Blueprint 2025–2029 pose déjà les bases, mais le gouvernement voit plus loin : 15 à 20 ans de mutation, avec l’IA comme pilier central. Le ministre de la Technologie Avinash Ramtohul  nous a accordé un entretien, où il revient sur la vision de long terme, les défis de talents, la souveraineté numérique et la modernisation du service civil. Entre ambitions, garde-fous et inclusion, il trace la route d’un pays qui veut être « AI Ready ».

Monsieur le Ministre, au-delà du Digital Transformation Blueprint 2025–2029, comment comptez-vous inscrire l’intelligence artificielle dans une vision de développement à long terme pour Maurice, sur 15 ou 20 ans ?


Avec la connexion et l’accès à l’information instantané, une révolution globale a été engendrée. Maurice ne pouvait pas rater cette vague et le Blueprint a été introduit pour assurer un ancrage solide. Nous veillons à ce que le pays reste au diapason technologique pour au moins deux décennies. L’intelligence artificielle est le bouleversement numérique qui transforme tout, du quotidien aux voyages en passant par l’éducation et l’économie. Elle est un atout majeur qui nous permettra d’être plus dynamiques et d’assurer le bond digital recherché.

 La pénurie de talents est un défi mondial dans le domaine de l’IA. Quelles mesures concrètes sont prévues pour former notre jeunesse, retenir nos experts et attirer des compétences internationales à Maurice ?


Pour mieux expliquer, il faut mettre les choses en contexte. Nous avons plusieurs générations : X, Y, Z ainsi que ceux d’avant les années 60. Les plus jeunes, la génération Z, développent l’IA, les autres l’utilisent. Pour eux, la qualité de vie est primordiale. Leur exode durant la dernière décennie l’explique. Que devons-nous faire pour qu’ils restent à Maurice ? Créer un environnement vibrant où le technopreneuriat est valorisé. Des laboratoires technologiques pour tester les innovations sont prévus. Nous voulons aussi que des géants du domaine offrent l’accès à leurs laboratoires virtuels. La vulgarisation de l’IA à travers la population garantira une “AI Ready Population”. Enfin, vu la taille de notre population, nous attirerons aussi des jeunes Africains.

« L’intelligence artificielle représente un levier majeur, mais elle doit être encadrée avant d’être adoptée. »

 Le Budget prévoit Rs 25 millions pour l’AI Innovation Program. Ce montant suffira-t-il pour un véritable effet de levier ? Envisagez-vous d’augmenter cette enveloppe ou de mobiliser des partenariats public-privé ?
Les Rs 25 millions serviront à mettre en place l’AI Office au ministère. Nous avons déjà lancé un appel à candidatures pour recruter des experts. La somme votée couvrira aussi les serveurs, ordinateurs et équipements informatiques. Rs 200 millions ont été alloués aux ministères pour l’introduction de l’IA. Mais avant d’implémenter l’utilisation de cette technologie, il faut pouvoir la réglementer. C’est une étape essentielle pour s’assurer que les usages sont conformes et sécurisés.

« Le futur de notre administration repose sur des services proactifs et non passifs. La SUPERAPP incarne cette transformation. »

 Vous avez parlé de souveraineté numérique. Comment peut-elle réellement garantir que ses données stratégiques ne soient pas dépendantes de géants étrangers du cloud et de l’IA ?
Nous sommes un petit pays et, comme toute juridiction, nous restons dépendants des autres tout en maintenant notre souveraineté. Pour les données numériques nationales, soit celles de l’État, elles seront conservées localement. Les plateformes de réseaux sociaux posent une question fondamentale : tombent-elles sous notre juridiction malgré leur usage global ? C’est une question qui devra être traitée clairement.

 La digitalisation de l’administration est souvent ralentie par la bureaucratie. Quelles garanties donnez-vous que cette modernisation via l’IA ne soit pas qu’un slogan, mais se traduise par des résultats concrets pour les citoyens d’ici 2 à 3 ans ?


L’approche de la digitalisation de l’administration doit être stratégique et transparente. Nous devons déterminer si toutes les données sont réellement utiles et doivent être intégrées. Le nouveau système doit être interactif et non réactif. La SUPERAPP est en cours de création pour assurer cette vision. L’interconnectivité des services sera garantie, tout en protégeant la confidentialité et la sécurité des données grâce au Role Based Access Control. Ainsi, chaque fonctionnaire aura uniquement accès aux données nécessaires à ses missions, sans accès illimité.

« « Notre priorité est de bâtir un espace digital où l’opinion publique s’exerce ouvertement, sans refuge dans l’anonymat »

 L’IA risque d’accentuer la fracture numérique. Quelles politiques sont envisagées pour que les personnes âgées, les zones rurales et les personnes en situation de handicap ne soient pas laissées de côté ?


On doit admettre qu’une grande majorité de Mauriciens utilisent déjà les outils technologiques au quotidien : 900 000 de nos citoyens sont connectés à Facebook et 80 % à internet. Ils utilisent des applications sans formation formelle. Mais certains restent exclus pour diverses raisons. Pour eux, l’internet sera rendu gratuit. Pour les personnes en situation de handicap, la SUPERAPP comblera les lacunes d’accès et d’utilisation. D’autres actions ciblées viendront assurer l’inclusivité totale de la population.

Les risques liés à l’IA sont multiples : biais algorithmiques, surveillance excessive, protection des données. Envisagez-vous la création d’un cadre légal et éthique spécifique pour encadrer ces usages ?


Le droit à la liberté d’expression et à la vie privée figure dans notre Constitution. Mais il faut agir pour garantir que les individus qui s’expriment sur les plateformes digitales le fassent ouvertement et non dans l’anonymat. Un cadre légal sera élaboré en ce sens. La cybercriminalité globale doit aussi être combattue. Nous travaillons donc sur des accords d’entraide juridique entre États. Le système MAUCORS, déjà en place pour signaler les cas de cybercriminalité, est en cours d’adaptation pour mieux répondre aux besoins des citoyens. D’autres solutions sont explorées pour contenir les abus.