Depuis l’atterrissage du jet privé immatriculé 5R-HMR dans la nuit du 11 au 12 octobre 2025, la République de Maurice vit au rythme d’un feuilleton politico-judiciaire inédit. À bord se trouvait Mamy Ravatomanga, milliardaire malgache et proche conseiller du président Andry Rajoelina. Son arrivée a déclenché une tempête qui dépasse les frontières de l’île et met à nu les fragilités de ses institutions.
À l’Assemblée nationale, les échanges ont viré à la confrontation. Le Premier ministre Dr Navin Ramgoolam et le leader de l’opposition se sont livrés à un duel verbal sur les conditions exactes de l’entrée de Ravatomanga et de sa délégation. Le chef du gouvernement a dénoncé une « opération préplanifiée », pointant les zones d’ombre entourant l’accueil réservé au milliardaire dans les locaux de Jet Prime Ltd (JPL).
Peu après ces révélations, l’avoué Gilbert Noël a claqué la porte des conseils d’administration de Jet Prime Ltd, Mauritius Helicopter Ltd et Airport Holdings Ltd. Ce geste symbolique a ravivé les soupçons sur la transparence des opérations à l’aéroport de Plaisance. Certaines sources affirment même qu’un second jet aurait, dans le même temps, exfiltré l’ancien président malgache Andry Rajoelina vers Dubaï.
La chute de Junaid Fakim
L’ancien commissaire de la Financial Crimes Commission (FCC), Junaid Haroon Fakim, s’est retrouvé au centre de la tourmente. Sa démission soudaine, suivie d’une interdiction de quitter le territoire et d’une arrestation pour trafic d’influence, a donné à l’affaire un tournant explosif.
Son avocate, Me Urmila Boolell, dénonce un « trial by ambush » et affirme que son client n’a jamais rencontré Ravatomanga volontairement. Fakim soutient avoir informé le directeur par intérim de la FCC, Sanjay Dawoodarry, avant de se retirer pour éviter tout conflit d’intérêts. Victime d’un malaise, il reste hospitalisé dans l’attente d’une décision de la cour sur sa libération sous caution.
Entre soins médicaux et batailles juridiques
Toujours alité à la clinique Premium Care de Phoenix, Mamy Ravatomanga souffre de troubles cardiaques nécessitant une surveillance permanente. Sa garde policière continue, ce que ses proches jugent « inhumain ».
Sur le plan judiciaire, la défense du couple Ravatomanga conteste le gel de ses avoirs ordonné par la FCC, qualifiant la mesure de « politiquement motivée ». Les avocats rappellent que plusieurs accusations portées contre leur client avaient été classées sans suite par le parquet national financier de Paris. Le dossier reviendra devant la cour le 19 novembre, date à laquelle la FCC devra déposer son affidavit.
Le cas Nasser Bheeky : l’agitateur qui dérange
Autre protagoniste : Nasser Bheeky, arrêté à l’aéroport. Il se présente comme lanceur d’alerte et affirme avoir voulu dénoncer des tentatives d’extorsion au sein du réseau Ravatomanga. Proche du bras droit du milliardaire, David Thomas, Bheeky accuse la FCC de partialité et réclame sa dissolution.
Un malaise diplomatique grandissant
Son équipe d’avocats dénonce des conflits d’intérêts internes à la Commission. La réplique de Sanjay Dawoodarry ne s’est pas fait attendre :« C’est le dossier le plus important de la FCC. Nous irons jusqu’au bout. »Pendant ce temps, David Thomas, lui aussi détenu et hospitalisé, demeure sous étroite surveillance.
Ce dossier dépasse désormais le simple cadre judiciaire. Il ébranle la crédibilité du système financier mauricien et met en lumière ses tensions institutionnelles. L’avocat Neil Pillay estime que « cette affaire sape la confiance dans notre juridiction financière ».
La saisie d’une Porsche estimée à Rs 4,3 millions, appartenant à Ravatomanga, a renforcé le sentiment d’acharnement dans son camp. Plusieurs députés — Joe Lesjongard, Adrien Duval et Franco Quirin — ont réclamé la convocation urgente du Comité parlementaire sur la FCC afin d’examiner les dérives potentielles de l’institution et ses implications régionales et diplomatiques.
La défense contre-attaque : « Une procédure illégale »
Face à la presse, le vendredi, l’équipe légale de Ravatomanga a riposté frontalement. Sous la houlette de Me Siddartha Hawoldar, assisté de Me Joy Beeharry, Me Kushal Lobine également député et leader des Nouveaux Démocrates , de Me Hector Bernardini, avocat français de renom, et de l’ancien chef juge Eddy Balancy, la défense a remis en cause la légitimité même du mandat du directeur général par intérim de la FCC.
Selon Me Hawoldar, le mandat de Sanjay Dawoodarry aurait expiré le 10 septembre 2025, et sa reconduction serait entachée d’irrégularités.
« Depuis le 12 septembre, il ne peut assumer aucune responsabilité à la tête de la Commission. Toutes les arrestations et perquisitions menées depuis sont nulles de plein droit », a-t-il martelé.
Me Bernardini a enfoncé le clou : « Cette affaire ressurgit sans fondement solide. Elle date de 2014 et aucun élément tangible ne relie M. Ravatomanga à un quelconque délit. »
Quant à Me Lobine, il a tenu à dissiper les soupçons de double casquette : « J’exerce mon métier d’avocat dans le strict respect des règles déontologiques. Rien ne m’interdit de défendre un justiciable, quel qu’il soit. »
La FCC réplique : « Nous restons inébranlables »
Quelques heures plus tard, la FCC a publié un communiqué cinglant, dénonçant une campagne de désinformation visant à saper sa crédibilité.
« Avec le cas de Mamy Ravatomanga, la FCC mène une enquête d’une complexité exceptionnelle, aux ramifications locales et internationales. Nous restons déterminés à accomplir notre mission avec intégrité et dans le respect de la loi », peut-on lire.
La Commission a rappelé que son mandat consiste à détecter, enquêter et poursuivre les délits financiers, qu’il s’agisse de corruption, blanchiment, fraude, trafic d’influence ou financement du trafic de drogue. Elle assure qu’aucune pression politique ni médiatique n’affectera son impartialité.
Sur la question du mandat de son directeur par intérim, la FCC a précisé la chronologie : nommé le 11 décembre 2024pour neuf mois, Sanjay Dawoodarry a vu son mandat renouvelé le 12 septembre 2025, à la suite d’un avis favorable du Président de la République. Elle soutient que toutes les procédures menées l’ont été en présence d’avocats et qu’aucune irrégularité n’a été constatée.
L’affaire Fakim : démission, révélations et arrestation
Dans ce climat de tension, la FCC a aussi éclairci les raisons de la démission de Junaid Fakim. Selon son rapport interne, le 24 octobre, le collaborateur de Ravatomanga, David Thomas, aurait formulé de graves accusations à son encontre lors d’une déposition. Le lendemain, Fakim a remis sa démission au Président de la République.
Après vérifications, il a été arrêté le 30 octobre en vertu des articles 22(1) et 161(2)(a)(6) de la FCC Act pour trafic d’influence et violation de confidentialité. Cette arrestation a été vécue comme une confirmation que l’affaire Ravatomanga agit désormais comme un révélateur des luttes de pouvoir internes.
« Une reconduction légale et sans irrégularité »
Face à la montée des critiques, l’Attorney General, Me Gavin Glover, Senior Counsel, a pris la parole sur la MBC le 31 octobre pour mettre fin à la polémique autour du mandat de Sanjay Dawoodarry. « Le mandat de M. Dawoodarry a effectivement expiré le 10 septembre, mais le Président de la République, agissant sur avis du Premier ministre, l’a reconduit pour neuf mois supplémentaires. »
L’Attorney General a rejeté les accusations d’illégalité, « La loi interdit une prolongation directe, mais pas une nouvelle nomination. Il y a eu une interruption entre le 10 et le 12 septembre ; tout a été fait dans les règles. » Il a rappelé que Dawoodarry, même entre deux mandats, demeurait directeur des enquêtes de la FCC, donc toujours membre actif de l’institution.
Abordant le volet Ravatomanga, Me Glover a estimé que le milliardaire aurait pu, s’il n’avait rien à se reprocher, présenter sa version des faits : « Je n’ai aucune raison de douter de la défense, mais la justice doit faire son travail. Si cet homme est innocent, l’affaire s’arrêtera d’elle-même. » L’Attorney General a également insisté sur la collaboration entre la FCC et le DPP, tout en rappelant que la Commission agit de manière autonome :
Sanjay Dawoodarry : « Nous irons au bout de notre mission »
Dans un entretien exclusif au Journal du Dimanche, Sanjay Dawoodarry, directeur général par intérim de la FCC, a tenu à réaffirmer son intégrité et son engagement :
« Je n’ai rien à me reprocher. Je suis sincère dans mon travail et envers mon pays. Je fais mon devoir comme il se doit. »
Depuis sa nomination, il assure avoir renforcé les mécanismes de lutte contre la criminalité financière et travaillé à rétablir la confiance du public dans les institutions. « Mon équipe agit avec sérieux, indépendance et professionnalisme. Nous irons au bout de notre mission, sans peur ni faveur. »

