Le nombre de cas de décès récents et troublants en milieu carcéral continue d’interpeller et d’inquiéter les plus hautes sphères des autorités. Une situation jugée grave. Entre 1979 et 2020, plus de 68 décès ont été enregistrés en détention policière. Des données compilées indiquent que le taux de décès en cellule à Maurice a pu être jusqu’à quatre fois supérieur à celui de pays comme l’Australie ou le Royaume-Uni. Le cas de Jean Caël Permes, retrouvé mort à la prison de haute sécurité de La Bastille le 5 mai 2020, a soulevé d’énormes interrogations. Un rapport d’autopsie a révélé de graves blessures, entraînant une enquête pour meurtre.
ONG Humaniste : « Comment un jeune peut-il mourir à quelques semaines de sa sortie ? »
Le 1er mai dernier, le corps de Jeff Axel Perrine, un détenu de 27 ans, a été retrouvé mort vendredi à la prison de Beau-Bassin. Cet habitant de Résidence Rose, Notre-Dame, a été découvert assis sur son lit dans la cellule. Il devait être libéré le 24 mai prochain après avoir purgé une peine pour vol. Dans son cas, la Dr Shaila Prasad-Jankee, médecin légiste, qui a pratiqué l’autopsie, a conclu à un œdème cérébral et pulmonaire et a exclu tout « foul play ». Une version difficilement acceptable pour la famille, qui a retenu les services de Me Sanjeev Teeluckdharry pour la représenter dans ses démarches et pour que « justice soit faite ».
L’avocat pénaliste dénonce des incohérences dans la version des autorités. Me Teeluckdharry déplore les protocoles de l’enquête policière. L’avocat de la famille a officiellement saisi le DPP pour réclamer une enquête judiciaire et la sécurisation immédiate des images de vidéosurveillance de la prison. « Comment un jeune peut-il mourir dans de telles circonstances à quelques semaines de sa sortie de prison ? », s’interrogent les ONG humanistes. Ce qui suscite une vive controverse malgré une autopsie concluant à des causes naturelles. Les proches du défunt, qui affirment avoir remarqué des traces suspectes sur son corps, contestent la thèse officielle et exigent que toute la lumière soit faite sur les circonstances de ce drame carcéral. Me Teeluckdharry critique la manière dont les enquêtes sont menées dans ce type d’affaires, estimant qu’elles devraient être initiées immédiatement, selon un protocole clair et bien établi.
Vendredi, après son retour au pays, la veille, d’une mission au Parlement panafricain, la députée Anabelle Savabaddy a rendu une visite pour exprimer sa solidarité avec la famille Perrine dans ces moments difficiles. Elle affirme qu’elle soulèvera la question ce mardi au Parlement, ayant une interpellation inscrite en son nom et adressée au Premier ministre.
L’hypothèse de l’épilepsie remise en question
C’est un cas des plus intrigants. Dyan Sawmy est décédé ce mardi 5 mai. Il était en détention depuis le 20 avril sous une accusation provisoire de trafic de drogue. Âgé de 32 ans et incarcéré à la prison de Beau-Bassin, il a été retrouvé mort dans la cour B. Son décès a été attribué à une fracture du crâne avec hématome extradural (« skull fracture with extradural hematoma »), selon les conclusions de l’autopsie pratiquée le même soir par les Dr Gungadin et le Dr Seewoorrutun.
Il s’agit définitivement d’un cas de « foul play ». Car le détenu a été retrouvé dans un endroit où il n’aurait pas dû être. De plus, cet endroit n’était pas couvert par les caméras de surveillance CCTV au moment des incidents menant à sa mort. Certains ont tenté de se dédouaner en invoquant ses problèmes d’épilepsie, ce qui est confirmé dans le communiqué de l’administration pénitentiaire qui affirme que le détenu avait accès aux soins médicaux à ce sujet. Selon cette version, Dyan Sawmy se serait senti mal vers 10 h ce mardi et a été dirigé vers l’hôpital de la prison, où il aurait fait une nouvelle crise. C’est lors de son transfert d’urgence à l’hôpital Jawaharlal Nehru Hospital pour des soins spécialisés que son décès a été constaté.
C’est la Major Crime Investigation Team qui s’est saisie du dossier. Ses limiers ont réclamé les images des caméras de surveillance de la prison. Toutefois, avant toute analyse, les images doivent être transmises à l’unité informatique spécialisée de la police, qui authentifie qu’aucune manipulation ou altération des enregistrements n’a été effectuée.
La NHRC insiste sur le respect du processus
Le président de la National Human Rights Commission appelle à ne pas spéculer autour des deux décès intervenus dans un court intervalle à la prison de Beau-Bassin avant la conclusion des enquêtes. Me Boolell a indiqué qu’à ce stade, et dans l’attente du rapport d’enquête, il n’existe aucune raison de conclure à un quelconque abus de droits, tout en précisant s’exprimer avec beaucoup de réserve. C’était à l’issue d’une formation au Media Trust. « Le NHRC, à travers la National Preventive Mechanism Division, nous sommes là pour assurer qu’il n’y ait pas d’abus de droits dans la mort des détenus selon les conventions internationales contre la torture. Il ne faut pas spéculer. Nous faisons l’enquête et nous devons attendre la conclusion. Dans le cas de Perrine, la maman est venue à la Commission, ce qui est tout à fait légitime pour connaître les circonstances du décès de son fils », a-t-il affirmé.
Le nouveau commissaire de Prison : « La surpopulation demeure un défi majeur. »
Rashid Ali Beekun dit attendre les conclusions de l’enquête avant de se prononcer sur les deux cas actuels. Il a souligné que la surpopulation est un défi majeur. Il envisage une meilleure répartition des détenus entre les différents établissements du pays (Nord, Sud, Centre) pour alléger la pression sur le système. En tant que successeur de Dev Jokhoo depuis mars 2026, il prône des ajustements et des mesures correctives pour améliorer la gestion des cas en attente de jugement et les conditions de détention. Il veut également mettre en place un protocole pour le renvoi des détenus étrangers dans leurs pays afin qu’ils y purgent leurs condamnations.
Plusieurs failles et incohérences dans les témoignages ont été décelées dans les circonstances
Une violente bagarre a éclaté le jeudi 7 mai 2026 dans la cour B de la prison de Grande-Rivière-Nord-Ouest (GRNO), impliquant plusieurs détenus et entraînant l’hospitalisation de trois d’entre eux. L’agression s’est déroulée en deux temps. Initialement, un détenu de 46 ans a été attaqué par deux codétenus. Par la suite, deux autres prisonniers (âgés de 25 et 34 ans) ont été agressés par un groupe, portant le nombre de blessés à trois. Ces derniers ont été admis à l’hôpital Jawaharlal Nehru à Rose-Belle.
Indigné par les circonstances de la mort du détenu Andy Selmour, le Premier ministre a institué une Commission d’enquête présidée par l’ex-juge Paul Sham Lang Leen. Plusieurs failles et incohérences dans les témoignages ont été décelées dans les circonstances menant à la mort du détenu de 33 ans, le 9 décembre 2025 à la prison de haute sécurité de Melrose, à Maurice, à la suite d’une violente agression. Une enquête judiciaire est actuellement en cours dans le cas du décès de John Mick Martingale, survenu le 8 septembre 2024. Les deux cas survenus récemment devront également faire l’objet d’enquêtes judiciaires.
Les profils des détenus se rajeunissent
Dans son rapport 2025, la National Human Rights Commission (NHRC), rendu public début avril 2026, pointe du doigt des retards dans les enquêtes, notamment pour les détenus en détention préventive. Il souligne également la nécessité de renforcer les programmes de réinsertion pour les anciens détenus afin de réduire la récidive. Le taux élevé de récidive révèle les limites du système actuel. Plus de 70 % des détenus purgeant de courtes peines récidivent, transformant les prisons en véritables « portes tournantes ». Les profils des détenus se rajeunissent, avec des peines souvent comprises entre quatre et six mois, insuffisantes pour provoquer une réelle prise de conscience mais suffisantes pour laisser des cicatrices sociales : casier judiciaire, perte d’emploi, rupture familiale. La prison, censée corriger et réinsérer, échoue trop souvent à remplir sa mission.
À la sortie, les anciens détenus se heurtent à un mur : stigmatisation, absence d’emploi, isolement social. Face à ce constat, la Commission propose un modèle innovant basé sur l’insertion professionnelle, impliquant le secteur privé et la société civile. Une approche pragmatique qui reconnaît que la réinsertion ne peut être uniquement institutionnelle. Mais cette initiative, encore à l’état pilote, souligne surtout l’urgence d’une réforme plus large. Elle appelle également à des investissements dans les infrastructures, l’hygiène et les services de santé, ainsi qu’à une meilleure formation du personnel.
La Commission recommande de réétudier toute la question de rémission de peines, y compris pour ceux condamnés pour des délits de drogue. L’introduction de « halfway houses » (prisons intermédiaires) permettant aux détenus en fin de peine de travailler la journée et de réintégrer l’établissement le soir, facilitant ainsi leur réinsertion. Une meilleure prise en charge des détenues étrangères et la lutte contre le trafic humain en milieu carcéral sont également évoquées.

