Interview du Dr Siddick Maudarbocus

ByRédaction

March 10, 2026

« Pour remporter le combat, il faut devenir technologiquement plus agressif »

Face à l’expansion fulgurante de la drogue à Maurice, le Dr Siddick Maudarbocus, addictologue et praticien de terrain, dresse un constat sans détour. De la banalisation des drogues de synthèse à l’insuffisance des dispositifs de contrôle, il plaide pour une rupture stratégique. Coordination institutionnelle, recours massif aux technologies, refonte de la prévention et multiplication des centres de réhabilitation : selon lui, seule une approche globale, assumée et proactive permettra d’enrayer une crise devenue à la fois sociale, économique et sécuritaire.

La drogue semble gagner du terrain à une vitesse alarmante dans le pays. Depuis votre position de praticien et d’observateur de terrain, comment expliquez-vous cette ampleur considérable du phénomène ?

Il est évident que la présence de la drogue s’est accentuée de manière spectaculaire à travers tout le pays. Cette évolution était, d’une certaine manière, prévisible. Lorsqu’une masse critique de consommateurs s’installe dans un espace donné, le phénomène progresse ensuite de façon exponentielle.

C’est exactement ce que nous avons observé au cours de l’année 2025. La drogue a pénétré l’ensemble du territoire, sans distinction géographique ou sociale. À partir de là, la demande a mécaniquement augmenté, alimentant à son tour l’offre. Nous sommes aujourd’hui face à une dynamique nationale de consommation, et non plus à des foyers isolés.

« Maurice court derrière un phénomène qu’elle n’a pas su anticiper »

À l’heure où certaines drogues de synthèse circulent plus vite que les dispositifs de contrôle, le pays n’est-il pas en train de courir derrière un phénomène qu’il ne parvient plus à anticiper ?

Absolument. Maurice se trouve aujourd’hui dans une position très défavorable pour contenir l’ampleur de la consommation et de la distribution de drogues.

Nous n’avons pas su réagir suffisamment tôt. À cela s’ajoute un manque criant de coordination entre les différentes infrastructures et institutions concernées. Elles ne sont ni synchronisées ni suffisamment interconnectées pour offrir une réelle chance de succès, que ce soit contre les distributeurs ou dans la prise en charge des consommateurs. Cette absence de cohérence affaiblit considérablement l’efficacité du dispositif national.

Selon vous, quelles réformes urgentes faut-il engager pour passer d’une lutte réactive à une stratégie véritablement proactive ?

Il faut avant tout redéfinir la coordination entre tous les organismes impliqués dans la lutte contre la drogue. Cette coordination doit reposer sur la transparence, la circulation fluide de l’information et une communication efficace. Sans cela, aucune institution ne pourra produire des résultats à la hauteur des enjeux.

Concrètement, lorsqu’un incident survient dans une région donnée, il devrait exister une ligne centralisée permettant au public d’alerter rapidement les autorités. Mais l’alerte ne suffit pas : elle doit être suivie d’actions immédiates et mesurables. Il est également indispensable d’introduire des mesures répressives plus fermes, en particulier à l’encontre des dealers.

« Sans coordination entre les institutions, la lutte contre la drogue restera inefficace »

À Les Mariannes Wellness Clinic, vous êtes en première ligne face aux ravages humains de la toxicomanie. Quel profil de patients voyez-vous émerger aujourd’hui ?

Notre clinique accueille une clientèle privée, ce qui reflète un autre visage de la société mauricienne. Il s’agit d’un service payant, mais les tendances que nous observons sont néanmoins révélatrices.

En treize ou quatorze ans, le profil des patients a radicalement changé. Nous traitons aujourd’hui majoritairement des personnes dépendantes aux drogues de synthèse.

Les substances très coûteuses sont moins présentes. On assiste plutôt à une démocratisation de la drogue. La consommation s’étend désormais à toutes les couches sociales.

On observe également une féminisation croissante du phénomène. La dépendance n’épargne aujourd’hui aucun milieu.

Peut-on encore parler uniquement d’un problème de santé publique ?

Non. La drogue n’est plus seulement un problème de santé publique.Elle constitue désormais une urgence sociale et une catastrophe économique potentielle. Si la situation continue de se dégrader, notre industrie touristique pourrait être sérieusement affectée. Une telle évolution serait dramatique, car le tourisme représente l’une des principales sources de revenus du pays.

La dégradation de l’image de Maurice à l’international pourrait entraîner une mauvaise publicité dans la presse étrangère. Or, le tourisme est extrêmement sensible à ce type de perception.

“La lutte contre la drogue exige une gouvernance claire, soudée et pleinement engagée”

La National Agency for Drug Control (NADC) entame une nouvelle phase avec la nomination de Kunal Naik comme chairman. Quelles sont vos attentes ?

Il y a effectivement eu un changement à la tête de la NADC, mais certaines questions demeurent. Avons-nous besoin d’un responsable à temps partiel ou à temps plein pour assumer pleinement les responsabilités liées à la mission de l’organisme ?

À mon sens, une institution aussi stratégique ne peut pas être dirigée à temps partiel. Le CEO et le chairman doivent avancer dans la même direction et travailler en parfaite coordination.

Les zones vulnérables restent souvent les plus touchées par le trafic. Que proposez-vous pour y renforcer la prévention et la réinsertion ?

Des zones vulnérables existent dans tous les pays du monde. Mais dans notre contexte, il faut aussi avoir le courage de reconnaître qu’il existe parfois une forme de complicité à différents niveaux.

Pour y faire face, nous devons impérativement recourir aux outils technologiques modernes afin de mieux détecter et surveiller ce qui s’y passe réellement. Pour remporter le combat contre la drogue, il faut devenir technologiquement plus agressif. Sans cela, nous continuerons à subir la situation.

Dans votre expérience, le traitement médical seul suffit-il ?

Non. Un accompagnement psychologique est absolument indispensable. Sans prise en charge psychologique, les médicaments auront peu ou pas d’effet durable. L’approche sociologique est tout aussi essentielle : il faut comprendre l’environnement familial, social et communautaire dans lequel évolue la personne dépendante. C’est à cette condition que la réhabilitation peut réellement fonctionner.

Le gouvernement mise désormais sur l’utilisation de drones pour lutter contre le trafic. Quelle est votre lecture ?

Il faut maximiser l’utilisation des technologies pour combattre cette véritable pieuvre qui s’infiltre dans le pays. Les drones peuvent constituer un outil utile, mais ils ne doivent pas être une réponse isolée. Il faudrait également mettre en place un véritable think tank, en impliquant notamment les ambassades et les partenaires internationaux. 

Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs et à la société ?

Tout le monde doit s’impliquer dans ce combat. La drogue n’est pas seulement une responsabilité de l’État : c’est un défi collectif. Le pays a urgemment besoin d’au moins une dizaine de centres de réhabilitation supplémentaires. Sans structures adaptées et accessibles, nous continuerons à traiter les symptômes sans jamais guérir la maladie.