À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, célébrée ce dimanche 8 mars, Maurice met à l’honneur celles qui façonnent son économie, son système judiciaire, son administration et sa société civile. Un événement national majeur est prévu au Complexe sportif de Côte d’Or, autour du thème : « Droits. Justice. Action. Pour TOUTES les femmes et les filles ». Un slogan fort, porteur d’engagements.
Mais derrière les discours et les célébrations, une question demeure : pourquoi la représentation des femmes en politique reste-t-elle si faible à Maurice ?
Une progression timide au Parlement
À la suite des élections législatives de novembre 2024, la proportion de femmes au Parlement mauricien a connu une légère hausse, atteignant entre 19,4 % et 20 % selon les données de l’Union interparlementaire. Dix femmes députées siègent aujourd’hui à l’Assemblée nationale. Il s’agit d’un progrès par rapport aux législatures précédentes, mais la parité reste encore lointaine.
L’évolution historique est révélatrice. La représentation féminine était de 5,7 % en 1983 et 1987. Elle est passée à 17 % en 2005, avant de retomber à 11,4 % en 2014. Le chiffre actuel de 20 % constitue donc un record, mais demeure très en deçà des standards internationaux.
Maurice occupe la 104e place sur 192 pays en matière de représentativité des femmes au Parlement. Un classement qui interpelle, surtout pour un pays souvent cité en exemple en Afrique pour sa stabilité démocratique.
Le frein constitutionnel et la question des quotas
Le Protocole de la SADC sur le Genre et le Développement engage les États membres à atteindre la parité 50/50 dans les sphères politiques et décisionnelles d’ici 2030. Il prévoit des mesures spéciales, notamment des quotas de genre, pour garantir une représentation effective.
Or, Maurice n’a pas ratifié ce protocole lors de son adoption en 2008, invoquant des incompatibilités constitutionnelles. La Constitution mauricienne privilégie l’égalité des chances sans distinction de sexe et ne permet pas la « discrimination positive ». L’imposition de quotas obligatoires a ainsi été jugée contraire aux principes fondamentaux du texte suprême.
Pourtant, le débat reste ouvert. Faut-il continuer à miser sur la méritocratie seule, ou reconnaître que les structures politiques actuelles favorisent systématiquement les hommes ? Plusieurs voix, dont celle de Shirin Aumeeruddy Cziffra, estiment qu’un cadre légal contraignant est indispensable. Sans réforme électorale profonde, la parité restera un vœu pieux.
Une société encore marquée par le patriarcat
La réalité est que les investitures électorales restent dominées par des leaders masculins. Dans un système où les décisions stratégiques sont majoritairement prises par des hommes, les femmes sont souvent les premières « sacrifiées » lors de la sélection des candidats.
Les barrières sont aussi culturelles et sociales. Le langage parfois agressif utilisé dans l’arène politique décourage de nombreuses femmes. Les attaques personnelles, les stéréotypes et les campagnes de dénigrement pèsent lourdement.
Pourtant, les Mauriciennes représentent 52 % de la population. Sur le plan scolaire et universitaire, elles obtiennent des résultats équivalents, voire supérieurs à ceux des garçons. Dans les services financiers, l’éducation, la santé ou l’administration, le capital humain féminin est dominant. Leur compétence ne fait plus débat.
Des avancées ailleurs… sauf en politique
Paradoxalement, dans d’autres sphères de la vie nationale, les femmes occupent des postes de premier plan. Le pouvoir judiciaire en est un exemple frappant : la Cheffe Juge incarne cette progression, et plus de 13 femmes juges ainsi que 12 magistrates exercent actuellement. Au bureau du Directeur des Poursuites Publiques, 40 femmes sur 61 officiers sont en fonction.
Dans le secteur privé, les conseils d’administration visent un objectif de 25 % de femmes — un seuil jugé modeste. Certaines entreprises atteignent 30 à 40 %, mais seulement 6,3 % des présidences de conseils sont occupées par des femmes.
Même au gouvernement, la sous-représentation demeure criante : selon le rapport Gender Statistics publié par Statistics Mauritius en juillet 2023, seulement 17,4 % des ministres étaient des femmes, soit 4 sur 23.
À l’international, des exemples montrent pourtant qu’un changement rapide est possible. Le Rwanda affiche 61 % de femmes au Parlement. Plusieurs pays européens dépassent également la barre des 50 %. Ces résultats sont souvent le fruit de réformes électorales incluant des quotas ou des mécanismes contraignants.
Une émancipation économique historique
Depuis l’Indépendance, les femmes ont joué un rôle déterminant dans le développement économique du pays. Dans les années 1970, avec l’essor de la zone franche et l’arrivée des compagnies hongkongaises, des dizaines de milliers d’emplois ont été créés. Les Mauriciennes se sont massivement engagées dans l’industrie textile, marquant le début d’une véritable émancipation économique.
Avant cela, beaucoup étaient cantonnées aux tâches domestiques ou au travail pénible dans les plantations de canne à sucre. Leur contribution à la transformation économique du pays est indéniable. Il est donc légitime d’attendre que cette réussite se reflète également dans la sphère politique.
Des voix qui s’élèvent
Lors d’un forum organisé par l’Economic Development Board sous le thème « GiveToGain », la députée Anabelle Savabaddy a témoigné des obstacles et attaques auxquels elle a dû faire face à son entrée en politique. Elle a rappelé qu’un ancien Premier ministre avait affirmé qu’elle n’obtiendrait même pas un ticket pour les élections de 2024.
« Le destin a voulu qu’aujourd’hui je sois assise à la place qu’il occupait au Parlement, et que Pravind Jugnauth is nowhere to be found », a-t-elle déclaré, avant d’encourager les femmes à poursuivre leurs ambitions malgré les obstacles.
Aux côtés de Dr Ameenah Sorefan, Shabnam Anvarally Esmael et Me Priscilla Balgobin-Bhoyrul, Senior Counsel, sous la modération de Nirmal Jeetah, le message était clair : le talent féminin existe, mais le système doit évoluer.

