Lutter contre le blanchiment : et si la démonétisation était la solution ?

ByRédaction

October 14, 2025
  • Une économie rongée par les flux d’argent sale

Sous son image de stabilité, l’économie cache des circuits informels puissants où circule quotidiennement de l’argent issu du trafic, de la corruption et d’activités non déclarées. Ces flux s’infiltrent dans l’immobilier, la construction, les marchés de change parallèles et des commerces de proximité, faussant la concurrence et privant l’État de ressources essentielles. La présence d’un secteur informel massif empêche les outils classiques — contrôles fiscaux, sanctions ciblées, surveillance bancaire — d’être pleinement efficaces. Face à cette réalité, la question mérite d’être posée : et si la démonétisation, en retirant une part significative de la monnaie physique, devenait le levier pour rendre visibles ces flux et assécher les réseaux de blanchiment ?

La démonétisation comme rupture stratégique

La démonétisation consiste à retirer de la circulation certaines coupures de forte valeur, forçant les détenteurs de liquidités à les convertir via les canaux bancaires. Ce mécanisme transforme l’argent liquide, souvent invérifiable, en un flux traçable soumis à contrôle. L’expérience indienne de 2016 a montré l’ampleur de l’impact possible : des dépôts massifs, des vérifications fiscales et une mise en lumière de patrimoines jusque-là cachés. Cette opération a aussi généré des perturbations sociales et économiques lorsqu’elle a été mal anticipée. Pour Maurice, plus petit et mieux équipé en infrastructures bancaires, la démonétisation pourrait être calibrée pour créer un choc net et ciblé, sans provoquer une désorganisation prolongée.

Effets attendus sur le plan fiscal, criminel et monétaire

Si la démonétisation fonctionne, l’État devrait observer un afflux de dépôts non expliqués qui déclencheraient des enquêtes et des redressements. La TVA, l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés bénéficieraient d’une assiette élargie, car les revenus auparavant dissimulés reflueraient dans le circuit formel. Sur le plan répressif, les réseaux criminels, qui reposent sur des stocks de liquidités pour payer logistique et complices, se trouveraient à court de moyens. Les transactions immobilières en espèces, souvent utilisées pour blanchir de grosses sommes, deviendraient difficiles à réaliser. Enfin, pour la Banque de Maurice, la plus grande bancarisation et l’adoption des paiements électroniques rétabliraient la visibilité sur la masse monétaire réelle, rendant plus efficaces les instruments de politique monétaire et les dispositifs macroprudentiels.

Conditions de réussite et protections sociales

Le succès dépendra de la préparation. Il faudra fournir des billets de remplacement en nombre suffisant, renforcer la capacité des guichets et des services bancaires, et s’assurer que les systèmes de paiement électronique peuvent absorber un afflux de nouveaux utilisateurs. Une campagne d’information claire est indispensable pour expliquer les objectifs et les modalités, afin d’éviter la panique. Les travailleurs informels — petits commerçants, artisans, pêcheurs — ne doivent pas être pénalisés. Il conviendra de mettre en place des procédures simplifiées pour déclarer de faibles montants, une amnistie conditionnelle pour des revenus modestes non déclarés et des mesures d’accompagnement vers la digitalisation. Ces garanties sociales permettront d’éviter que la mesure ne frappe disproportionnellement les plus vulnérables.

Mécanismes de contrôle et répression ciblée

La démonétisation ne doit pas rester une opération symbolique. Elle doit s’accompagner d’un dispositif de contrôle automatique et d’échanges renforcés entre la Banque centrale, l’administration fiscale et les agences d’enquête. Les dépôts suspects doivent être identifiés, signalés et faire l’objet de gels temporaires lorsqu’ils ne peuvent être justifiés. Les procédures judiciaires pour blanchiment doivent être opérationnelles et rapides, et les fonds confisqués doivent être affectés à la prévention, à la répression du trafic et à des programmes sociaux, transformant ainsi une action répressive en gains concrets pour la société.

Limites et nécessité d’une stratégie globale

La démonétisation n’éliminera pas le crime organisé du jour au lendemain. Les trafiquants et blanchisseurs chercheront d’autres canaux, qu’il s’agisse de cryptomonnaies, de circuits internationaux ou de nouvelles formes de corruption. C’est pourquoi la démonétisation doit s’inscrire dans une stratégie plus large : renforcement de la régulation financière, coopération internationale en matière d’enquêtes et d’échanges d’information, modernisation des outils bancaires et renforcement de la culture de conformité dans le secteur privé. En forçant la visibilité des flux, la démonétisation offre une opportunité rare de restaurer la confiance dans les institutions et de rendre l’économie plus équitable. Ce n’est pas un geste punitif mais un moyen de redonner à la monnaie sa fonction de preuve et de contrôle.