Un vent nouveau souffle sur les Seychelles. À peine élu, le président désigné Patrick Herminie a déjà annoncé une décision symbolique : la suspension immédiate du projet de complexe hôtelier financé par le Qatar sur l’île d’Assomption, un petit territoire au cœur d’une zone écologique d’une rare fragilité. Cette déclaration, faite dans une interview à la BBC, marque une rupture nette avec la politique de son prédécesseur, Wavel Ramkalawan, et donne le ton d’un mandat placé sous le signe de la souveraineté et de la préservation environnementale.
L’île d’Assomption, située à 1 140 kilomètres au sud-ouest de Mahé, la principale île de l’archipel, devait accueillir un complexe de 40 villas de luxe financé par Assets Group, un fonds d’investissement basé au Moyen-Orient et soutenu par le Qatar. Outre les infrastructures touristiques, le projet prévoyait également la rénovation d’une piste d’atterrissage pour accueillir des jets privés, transformant ce bout de paradis en destination exclusive pour milliardaires.
Mais pour de nombreux environnementalistes et habitants, le prix écologique était trop lourd. Assomption est considérée comme la porte d’entrée de l’atoll d’Aldabra, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO et abritant plus de 400 espèces endémiques. Ce site, souvent comparé aux Galápagos pour sa biodiversité unique, est l’un des écosystèmes les plus intacts de la planète.
Les associations écologistes locales et internationales avaient tiré la sonnette d’alarme : le chantier risquait d’endommager durablement les fonds marins, les coraux et les zones de reproduction de plusieurs espèces rares.
“Nous avons eu des cacahuètes dans ce contrat”
Face à la polémique, Patrick Herminie, qui a pris officiellement ses fonctions le 26 octobre, n’a pas mâché ses mots. « Nous avons eu des cacahuètes dans ce contrat », a-t-il déclaré à la BBC. Selon lui, l’accord signé avec les investisseurs qataris est “inacceptable” et doit être revu en profondeur.
Sous le précédent gouvernement, les termes de l’entente prévoyaient un bail de 70 ans accordé au groupe qatari, avec un versement initial de 20 millions de dollars. En échange, les Seychelles devaient espérer des retombées économiques et touristiques significatives un pari risqué pour une nation insulaire où l’équilibre entre développement et préservation est déjà fragile.
« Ce projet n’est pas dans l’intérêt de notre peuple. Nous allons tout suspendre et rencontrer les investisseurs pour exprimer nos inquiétudes », a affirmé le président élu.
Il a précisé que si une partie des travaux avait déjà commencé notamment la construction d’une résidence principale, les 37 chalets initialement prévus ne verront jamais le jour.
Un enjeu électoral devenu symbole national
L’affaire de l’île d’Assomption a profondément marqué la récente campagne présidentielle. Le président sortant Wavel Ramkalawan, défenseur du projet, plaidait pour la nécessité d’attirer des investissements étrangers afin de dynamiser une économie encore convalescente après la pandémie. Mais son adversaire Herminie a fait de cette question le symbole d’une souveraineté menacée et d’une nature trahie.
Le pari a payé. Avec 52,7 % des voix au second tour, Patrick Herminie a remporté une victoire nette, en grande partie portée par la jeunesse et les défenseurs de l’environnement. Pour beaucoup, son engagement à revoir le contrat qatari a été perçu comme une promesse de rupture avec un modèle de développement jugé inégal et destructeur.
L’autre fléau : la drogue, “une menace existentielle”
Au-delà de la question environnementale, Patrick Herminie a également abordé un autre dossier brûlant : la lutte contre la drogue. Les Seychelles détiennent l’un des taux les plus élevés de dépendance aux drogues dures au monde.Selon une estimation datant de 2017, un Seychellois sur dix serait dépendant à l’héroïne un chiffre que le président élu considère comme un “danger existentiel” pour la société.
« Aucune étude récente n’a été menée, mais il est clair que la situation reste dramatique », a-t-il reconnu, promettant de concentrer son action sur la réduction de la demande, en parallèle du combat contre les trafiquants. Pour lui, la guerre contre la drogue doit passer autant par l’éducation et la réinsertion que par la répression.
Un tournant pour les Seychelles
En annonçant la suspension du projet qatari, Patrick Herminie envoie un message fort : le développement ne peut plus se faire au détriment de la souveraineté ni de la nature.
Son mandat, qui débute dans un contexte économique fragile et socialement tendu, s’annonce comme un test d’équilibre entre justice sociale, protection environnementale et gouvernance propre.Entre les pressions des investisseurs, les attentes populaires et les défis écologiques, le nouveau président joue déjà sa crédibilité.

