Derrière les murs des prisons : violences, trafics et décès troublants, les questions se multiplient

ByRédaction

June 8, 2026
  •  « Trois morts en dix jours constituent un signal d’alerte qui ne peut être ignoré »

La mort de deux détenus en quelques jours, survenue il y a environ trois semaines à la prison centrale de Beau-Bassin, relance les interrogations sur le fonctionnement du système carcéral. Le dernier cas en date remonte à dimanche. Un détenu a été retrouvé mort dans sa cellule. Entre soupçons de violences, trafic de drogue, surpopulation, insuffisances sécuritaires et manque de formation du personnel, ces drames ravivent un malaise ancien. Alors que les enquêtes se poursuivent, plusieurs voix réclament désormais une remise en question profonde de l’administration pénitentiaire ainsi qu’une enquête judiciaire indépendante.

Derrière les hauts murs gris de Beau-Bassin, le silence carcéral a de nouveau été brisé par la mort. La prison centrale de Beau-Bassin traverse l’une des périodes les plus sensibles de ces dernières années. En l’espace de quelques jours, deux détenus ont perdu la vie dans des circonstances qui alimentent interrogations, inquiétudes et spéculations.

Il s’agit de Jeff Axcel Perrine, 27 ans, et de Dyan Sawmy, 32 ans. Ce dernier est décédé le 5 mai 2026 après avoir été transféré d’urgence à l’hôpital Jawaharlal Nehru. Incarcéré depuis le 20 avril dans une affaire liée au trafic de drogue, il est mort des suites d’une fracture du crâne, selon les conclusions de l’autopsie.

Un autre détenu, âgé de 40 ans, a été retrouvé mort dans sa cellule à la prison de Beau-Bassin dimanche matin. Originaire de Vale, il était placé en détention préventive. Dans un communiqué, le département pénitentiaire a indiqué qu’une enquête policière a été ouverte. Au-delà des enquêtes en cours, ces décès survenus en milieu carcéral ravivent une question profonde : que se passe-t-il réellement derrière les murs des prisons ?

Beau-Bassin, cœur du système carcéral

Officiellement, les autorités appellent à la prudence. Mais les interrogations se multiplient. S’agit-il réellement de morts naturelles, d’actes de violence liés à d’éventuels règlements de comptes internes ou encore de véritables suicides ? Existe-t-il des tentatives de dissimulation autour des véritables causes de certains décès survenus en détention ?

Ces questions, qui circulent depuis plusieurs années dans les couloirs du système pénitentiaire, ressurgissent aujourd’hui avec force. La prison centrale de Beau-Bassin demeure l’établissement pénitentiaire le plus important du pays. Elle accueille des détenus condamnés pour divers types d’infractions, allant des crimes violents aux délits liés à la drogue.

Au fil des années, l’établissement a régulièrement été confronté à des critiques concernant la surpopulation, les trafics internes, les violences entre détenus et les conditions de détention. Les récents décès, dont certains demeurent entourés de zones d’ombre, accentuent les inquiétudes quant au climat qui règne au sein de la prison.

Drogue, téléphones et violences : tensions entre prisonniers

Au sein même des établissements pénitentiaires, une économie clandestine semble continuer à prospérer. Malgré les règlements stricts, plusieurs produits interdits circuleraient toujours entre les cellules : drogue, cigarettes, téléphones portables et parfois même objets dangereux. Ces trafics illégaux seraient devenus l’une des principales sources de tensions entre détenus.

« Les bagarres éclatent souvent autour de dettes, de transactions ou de luttes d’influence entre groupes de prisonniers. Certaines altercations dégénèrent en véritables bains de sang. Dans cet univers fermé, les rapports de force restent omniprésents. Les détenus les plus vulnérables peuvent rapidement devenir des cibles, tandis que d’autres imposent leur domination à travers la violence ou les trafics. La prison ne fonctionnerait donc pas uniquement selon les règles officielles de l’administration, mais aussi selon des codes parallèles imposés par certains détenus », souligne-t-on.

Gangs rivaux

Les gangs rivaux seraient bel et bien présents en prison. En avril 2023, une violente altercation a eu lieu entre des gangs rivaux, à tel point que le Premier ministre de l’époque, Pravind Jugnauth, avait exigé un rapport détaillé précisant les circonstances de la rixe ainsi que les mesures de sécurité prises après cet incident sanglant. « Il faut à tout prix mettre de l’ordre dans les prisons, surtout à Melrose, Beau-Bassin et au GRNO. La guerre des gangs en prison est une réalité. Pou ena enn zour kot enn gard pou gagn enn kout kouto ar enn prizonie », déplorent certains gardiens affectés au département General Duties.

Caméras défaillantes et « blind spots »

Autre problème régulièrement évoqué par plusieurs informateurs basés au département General Duties : la qualité du système de surveillance. Selon plusieurs sources, certaines caméras offriraient des images de mauvaise qualité, compliquant considérablement les enquêtes internes.

Plus grave encore, plusieurs « blind spots », soit des angles morts, existeraient à l’intérieur des prisons. Des zones échappant partiellement à la surveillance où pourraient se dérouler divers trafics ou actes de violence. Dans un établissement où la sécurité repose largement sur le contrôle visuel et la prévention rapide des incidents, ces failles techniques soulèvent de sérieuses inquiétudes.

Enquête judiciaire sur la prison

Les critiques ne visent pas uniquement les infrastructures. Le fonctionnement administratif du système pénitentiaire est lui aussi remis en question. Plusieurs voix réclament l’institution d’une enquête judiciaire approfondie sur la gestion globale des prisons. L’objectif : examiner les procédures internes, les mécanismes disciplinaires, les contrôles de sécurité et la chaîne des responsabilités.

Le modèle actuel a-t-il atteint ses limites ? « La gestion carcérale nécessite aujourd’hui des compétences spécifiques en psychologie, en gestion des conflits, en réhabilitation sociale et en sécurité pénitentiaire moderne. La prison moderne ne peut plus être administrée uniquement sous un angle sécuritaire ou disciplinaire », estime-t-on.


Michel Vieillesse de la National Preventive Mechanism Division :

« Trois décès en l’espace de dix jours, ce n’est pas un chiffre anodin »

La succession de décès enregistrés récemment en milieu carcéral suscite de vives interrogations. Pour Michel Vieillesse, de la National Preventive Mechanism Division, une telle série de drames ne peut être considérée comme normale et mérite des investigations approfondies.

« Trois décès en l’espace de dix jours, ce n’est pas un chiffre anodin. Lorsqu’autant de morts surviennent dans un délai aussi court en milieu carcéral, cela soulève forcément des interrogations sur les conditions de détention, le suivi des détenus et les mécanismes de prévention en place », insiste Michel Vieillesse.

Face à cette situation préoccupante, notre interlocuteur rappelle que plusieurs causes peuvent expliquer un décès en prison : mort naturelle, intoxication, suicide, accident ou encore homicide. Mais quelle que soit l’origine du drame, chaque cas fait l’objet d’une attention particulière de la part de la commission. La National Preventive Mechanism Division de la Commission nationale des droits de l’homme a pour mission de veiller au respect des droits fondamentaux des détenus.

« La commission a la responsabilité de s’assurer que les conditions de détention soient humaines. Nous avons aussi le mandat de garantir le droit à la vie des détenus », explique Michel Vieillesse. Notre interlocuteur précise que lorsque des soupçons de « foul play » émergent, une enquête est ouverte afin de faire la lumière sur les circonstances exactes du décès. Des recommandations peuvent ensuite être formulées si des manquements sont constatés.

Dans la pratique, les investigations mobilisent plusieurs acteurs. Le personnel médical, les gardiens et les codétenus sont interrogés. Les images de vidéosurveillance sont également analysées afin de reconstituer le fil des événements. Dans certains cas, l’enquête de la commission se déroule parallèlement à celle de la police.

« Les objectifs ne sont pas les mêmes. La police mène une enquête criminelle tandis que la commission mène une enquête systémique, c’est-à-dire qu’elle analyse le système afin d’identifier ce qui peut être amélioré pour éviter que de telles situations ne se reproduisent », explique-t-il.

Une quinzaine de décès chaque année, 25 cas en 2025

Sollicitée pour une déclaration à la suite des récents décès survenus en milieu carcéral, l’administration pénitentiaire appelle à la prudence. « Il y a des questions qui se posent après chaque décès en prison », souligne-t-on.

Les autorités rappellent également que les décès en détention ne constituent pas un phénomène nouveau. En moyenne, une quinzaine de décès sont enregistrés chaque année au sein des établissements pénitentiaires.

Morts sous les verrous :

37 décès recensés depuis novembre 2024

Deux décès en cellule policière, trente-cinq en prison. Les chiffres dévoilés au Parlement mardi dernier par le Premier ministre et ministre de l’Intérieur, Navin Ramgoolam, relancent le débat sur les conditions de détention et les responsabilités de l’État.

Entre enquêtes en cours, soupçons de « foul play » et pendaisons derrière les barreaux, le dossier reste explosif. La question sensible des décès en détention a refait surface à l’Assemblée nationale à l’initiative de la députée Anabelle Savabaddy. Répondant à une interpellation parlementaire, Navin Ramgoolam a révélé que 37 décès ont été enregistrés entre novembre 2024 et le 14 mai 2026 : deux en détention policière et 35 en milieu carcéral.

Les deux décès survenus en garde à vue en août et en décembre 2025 font toujours l’objet d’enquêtes policières. Le Premier ministre a indiqué que des soupçons d’acte criminel planent sur ces deux affaires. Selon les premiers éléments, les victimes auraient été agressées par des membres du public avant leur arrestation dans des affaires présumées de vol.

Quatre individus ont été arrêtés puis provisoirement inculpés pour coups et blessures ayant causé la mort sans intention de la donner ainsi que pour homicide involontaire. Ils ont depuis obtenu la liberté sous caution.

Concernant les établissements pénitentiaires, 35 enquêtes ont été ouvertes. Parmi les décès recensés, 24 ont été attribués à des causes naturelles tandis que sept détenus seraient morts par asphyxie à la suite d’une pendaison. Quatre autres cas demeurent toujours sous investigation.

Le chef du gouvernement a également confirmé l’existence de soupçons de « foul play » dans deux décès survenus en prison. À ce stade toutefois, aucun suspect n’a été arrêté dans ces dossiers.

Permes, Louise, Martingale…

Un lourd passif de morts controversées

Ces nouveaux drames ne surgissent pas dans un vide historique. Depuis plusieurs années, plusieurs décès en prison ont alimenté les débats sur les conditions de détention et la transparence des enquêtes internes.

Quelques noms continuent de hanter les mémoires :

• Jean Caël Permes, retrouvé mort à la prison de Phoenix, surnommée « La Bastille », le 5 mai 2020. Les images de son cadavre avaient fait le tour des réseaux sociaux ;

• Michael Louise, dont le corps avait été retrouvé sans vie dans sa cellule à la prison de Beau-Bassin avec de multiples blessures, au lendemain d’une mutinerie en mars 2020 ;

• John Mick Martingale, âgé de 32 ans, retrouvé pendu dans sa cellule à la prison centrale de Beau-Bassin le 8 septembre 2022 ;

• Andy Selmour, dont l’agression à la prison de haute sécurité de Melrose, qui a conduit à son décès, serait liée à une livraison présumée de drogue synthétique qu’il devait recevoir, en décembre 2025.

Des gardiens confrontés à une pression constante

Le métier d’officier pénitentiaire demeure particulièrement éprouvant. Entre tensions permanentes, risques de violence et gestion psychologique des détenus, plusieurs observateurs estiment que les gardiens manquent souvent de soutien et de formation adaptée. La Prisons Officers Association (POA) a été sollicitée pour une déclaration téléphonique. Toutefois, malgré plusieurs tentatives, nos appels sont restés sans réponse.

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