• Des allers-retours suspects conduisent les enquêteurs jusqu’au hors-bord
• Goolshan Govind : « Méthadone sa, mon acheté sa pou mo boire pou mo capav sorti dans la drogue. »
Une saisie spectaculaire de 100 kilos de cannabis, estimés à Rs 234 millions, à La Réunion a mis au jour une présumée filière maritime entre les îles sœurs. Fruit d’une étroite coopération entre les services de renseignement mauriciens et réunionnais, l’enquête a conduit à l’arrestation de Goolshan Govind, époux de la Junior Minister Véronique Leu-Govind, et de Ravindra Chimajee. Les enquêteurs tentent désormais de reconstituer le parcours du hors-bord suspect et de déterminer le rôle joué par chacun des protagonistes dans cette tentative présumée d’importation de drogue vers Maurice.
L’alerte venue de La Réunion
L’affaire débute le dimanche 26 juillet 2026. À 12 h 19, les services de renseignement mauriciens sont alertés par leurs homologues réunionnais qu’un hors-bord rapide vient de quitter Saint-André, sur la côte nord-est de La Réunion, en direction de Maurice. L’embarcation est soupçonnée d’être impliquée dans une opération de trafic de stupéfiants.
Vingt-cinq minutes plus tard, à 12 h 44, de nouvelles informations parviennent aux autorités mauriciennes. Le bateau est décrit comme un hors-bord à coque blanche, orné d’une bande bleu foncé et équipé d’un moteur hors-bord. Il transporterait plusieurs sacs noirs ainsi que des jerricans bleus. Deux hommes se trouveraient à bord, dont le skipper, facilement identifiable grâce à sa coiffure en chignon (« man bun »). L’embarcation porterait le numéro d’immatriculation PCL-200-T-PC.
Dès réception de ces renseignements, un important dispositif est déclenché. Le signalement du hors-bord est immédiatement transmis à l’avion de surveillance Dornier MPCG3 ainsi qu’à l’escadron d’hélicoptères de la police. Plusieurs vedettes de la National Coast Guard (NCG) sont déployées sur des points stratégiques du littoral mauricien, tandis que des équipes de l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) prennent position dans plusieurs secteurs sensibles, notamment sur la côte ouest, afin d’intercepter l’embarcation.
Le Dornier effectue une mission de reconnaissance de près de quatre heures jusqu’aux limites de la zone économique exclusive séparant Maurice de La Réunion. Malgré l’ampleur du dispositif aérien et maritime, le hors-bord demeure introuvable.
Une cargaison interceptée sur la côte est réunionnaise
Alors que les recherches se poursuivent en mer, les autorités françaises interviennent sur la côte est de La Réunion, à proximité du point de départ présumé du hors-bord. Dans le secteur de Bras-Panon, les gendarmes interceptent un kayak sur le rivage.
À proximité de cette embarcation, les forces de l’ordre découvrent une dizaine de grands sacs noirs contenant du cannabis, communément appelé zamal à La Réunion. Selon les premiers éléments de l’enquête, la cargaison est estimée à environ 100 kilogrammes. D’autres sources évoquent toutefois une saisie de 156 kilogrammes de cannabis présumé, pour une valeur estimée à Rs 234 millions. Les autorités devront déterminer la quantité exacte retenue dans la procédure judiciaire.
Deux ressortissants réunionnais sont immédiatement interpellés. D’après les informations recueillies par la gendarmerie, un hors-bord se trouvait dans le secteur au moment de l’intervention. L’embarcation aurait pris la fuite à grande vitesse avant de disparaître en direction de Maurice.
Ces informations sont aussitôt transmises à l’ADSU. Une enquête conjointe est ouverte afin de déterminer si le kayak intercepté, la cargaison de cannabis, le hors-bord en fuite et les personnes identifiées à Maurice s’inscrivent dans une même opération de trafic transfrontalier.
Le hors-bord retrouvé abandonné au Morne
L’enquête prend un nouveau tournant le lundi 27 juillet, aux premières heures de la matinée. Le hors-bord recherché, portant toujours l’immatriculation PCL-200-T-PC, est retrouvé dans le lagon du Morne, à proximité de l’hôtel Le Paradis. L’embarcation est amarrée à une vingtaine de mètres du rivage, mais aucun occupant ne se trouve à bord.
La National Coast Guard sécurise immédiatement le bateau avant de le remorquer vers sa base de Rivière-Noire. Les enquêteurs prévoient d’y effectuer des examens scientifiques et des analyses forensiques afin de déterminer si cette embarcation a effectivement servi au transport de la cargaison entre La Réunion et Maurice.
Le propriétaire du bateau dans le viseur des enquêteurs
Le propriétaire présumé du hors-bord, Ravindra Chimajee, attire rapidement l’attention des enquêteurs. Peu après la découverte de l’embarcation, il contacte la National Coast Guard pour signaler la disparition de son bateau. Les garde-côtes lui demandent de se présenter afin d’enregistrer officiellement sa plainte, mais il ne se rend pas à leur convocation.
Recontacté par les autorités, Ravindra Chimajee explique qu’il est hospitalisé à la Clinique du Nord. Lorsque les enquêteurs de l’ADSU procèdent à la saisie de son téléphone portable, ils constatent que l’appareil ne contient aucune carte SIM. L’intéressé affirme l’avoir perdue, une explication que les enquêteurs cherchent désormais à vérifier.
Ravindra Chimajee a été placé en état d’arrestation alors qu’il était admis dans une clinique privée pour des raisons de santé. Les enquêteurs de l’ADSU attendent le feu vert des médecins pour pouvoir procéder à son interrogatoire.
Cette audition est considérée comme une étape cruciale de l’enquête. Les policiers cherchent notamment à établir avec précision son rôle dans cette affaire ainsi qu’à obtenir des explications sur les nombreux allers-retours effectués dans la région du Morne avant la disparition du hors-bord. Les éléments recueillis jusqu’à présent laissent penser que ces déplacements pourraient être déterminants pour reconstituer le déroulement des faits et identifier les responsabilités de chacun.
Les caméras de l’établissement hôtelier au cœur de l’enquête
Pendant ce temps, les enquêteurs de l’ADSU ont minutieusement exploité les enregistrements afin de reconstituer les déplacements observés dans le secteur avant et après la disparition présumée du hors-bord recherché.
Selon les informations recueillies, les images permettent d’identifier un véhicule immatriculé au nom de la Junior Minister Véronique Leu-Govind. Au volant se trouve son époux, Goolshan Govind. À ses côtés prennent place Ravindra Chimajee ainsi qu’un troisième individu dont l’identité n’a pas encore été officiellement dévoilée.
Les images montrent que ce troisième homme descend du véhicule à l’intérieur de l’enceinte de l’hôtel. Les enquêteurs pensent qu’il pourrait s’agir du skipper. Le poste de sécurité de l’établissement aurait d’ailleurs enregistré le numéro d’immatriculation du véhicule lors de son entrée sur le site.
Selon les premiers éléments de l’enquête, cet homme se dirige ensuite vers la plage située derrière l’hôtel, où est habituellement amarré le hors-bord appartenant à Ravindra Chimajee. Pendant ce temps, Goolshan Govind et Ravindra Chimajee poursuivent plusieurs déplacements en voiture dans la région, effectuant différents allers-retours dont l’objet fait actuellement l’objet de vérifications.
Pour l’heure, l’ADSU privilégie la thèse d’un départ clandestin de Maurice vers La Réunion dans la nuit de samedi à dimanche. Selon cette hypothèse, le skipper, accompagné d’au moins une autre personne, aurait pris la mer afin de participer à une opération liée au transport de cannabis. Les enquêteurs cherchent désormais à déterminer si le hors-bord retrouvé abandonné dans le lagon du Morne est bien celui aperçu près du lieu de la saisie à La Réunion, ainsi qu’à identifier avec certitude les personnes qui se trouvaient à son bord et à reconstituer son itinéraire.
Le mystérieux troisième homme toujours introuvable
Le vendredi 31 juillet, les enquêteurs de l’ADSU sont passés à l’action à Case Noyale, où ils ont procédé à l’arrestation de Goolshan Govind. Son domicile a été perquisitionné dans le cadre de l’enquête portant sur la tentative présumée d’importation de cannabis entre La Réunion et Maurice.
Au cours des fouilles, les policiers affirment avoir découvert une fiole contenant de la méthadone. Interrogé sur un éventuel traitement de substitution, Goolshan Govind aurait répondu par la négative. Invité à s’expliquer sur la provenance du produit, il aurait déclaré en créole : « Ene fiole méthadone sa, mon acheté sa pou mo boire pou mo capav sorti dans la drogue. » Le flacon a été saisi comme pièce à conviction.
La perquisition s’est ensuite poursuivie dans les différentes parties de la maison avant de s’étendre au toit de l’habitation. Les enquêteurs indiquent y avoir découvert, à l’intérieur d’un grand pot en plastique vert renfermant plusieurs autres pots, un gobelet en papier rempli de terre dans lequel poussaient quatre plants soupçonnés d’être du cannabis.
Informé des faits qui lui étaient reprochés ainsi que de ses droits constitutionnels, Goolshan Govind aurait reconnu en être le propriétaire en déclarant : « Sa quatre pieds gandia la, mo mem ki fine planté sa. » Les quatre plants ont été saisis pour les besoins de l’enquête.
Les policiers ont également procédé à la saisie d’un véhicule GWM Tank 300 noir, immatriculé 5592 AG 25. Selon Goolshan Govind, le véhicule est enregistré au nom de son épouse, mais il en est le principal utilisateur. Les enquêteurs soupçonnent que ce 4×4 pourrait avoir servi dans le cadre de la conspiration présumée et l’ont immobilisé afin de permettre des examens approfondis.
À l’issue de sa comparution, Goolshan Govind a été reconduit en cellule policière jusqu’au lundi 3 août 2026. Selon l’accusation provisoire, les enquêteurs le soupçonnent d’avoir participé, aux côtés de Ravindra Chimajee et d’autres individus, à une conspiration présumée liée à une tentative d’importation de drogue.
L’enquête se poursuit afin de déterminer le rôle exact qu’il aurait joué dans l’organisation présumée du déplacement du hors-bord, les mouvements observés dans la région du Morne et la tentative présumée d’importation de cannabis entre La Réunion et Maurice.
Le passé ressurgit : l’étrange sauvetage en mer du duo Govind–Chimajee en 2012 intrigue les enquêteurs
Au-delà des accusations actuelles, un épisode remontant à 2012 attire de nouveau l’attention des enquêteurs. Cette année-là, Govind et Chimajee avaient été secourus par la National Coast Guard (NCG) après avoir été retrouvés à bord d’un hors-bord en dérive au large des côtes mauriciennes. Selon les informations disponibles, l’embarcation aurait vraisemblablement quitté l’île de La Réunion avant de se retrouver en difficulté en mer.
Cet incident, qui n’avait alors donné lieu à aucune poursuite liée au trafic de stupéfiants, refait aujourd’hui surface dans un contexte totalement différent. Les autorités cherchent désormais à établir si ce précédent présente un intérêt dans le cadre des investigations en cours sur les liaisons maritimes présumées utilisées par des trafiquants entre La Réunion et Maurice.
Selon les informations recueillies par la police, Ravindra Chimajee effectuerait régulièrement des déplacements vers l’île sœur. Les enquêteurs cherchent à déterminer si ces voyages présentent un lien avec les faits faisant l’objet de l’enquête. Par ailleurs, Goolshan Govind est déjà poursuivi devant la Cour intermédiaire dans une autre affaire de trafic de stupéfiants. Son procès est actuellement en cours et aucun jugement n’a encore été rendu.
« Nul n’est au-dessus de la loi » : le Premier ministre fixe la ligne
Au lendemain de l’arrestation de Goolshan Govind, le Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam, a tenu à réaffirmer un principe qu’il juge non négociable : « Nul n’est au-dessus de la loi. »
Tout en rappelant qu’aucun élément ne permettait, à ce stade, d’impliquer la Junior Minister Véronique Leu-Govind, il a insisté sur le respect de la présomption d’innocence et assuré que l’enquête se poursuivrait sans aucune ingérence politique. Le chef du gouvernement a également indiqué que les autorités mauriciennes collaborent étroitement avec leurs homologues réunionnais afin d’identifier les personnes impliquées et de démanteler le réseau présumé.
L’opposition a, pour sa part, adopté une position plus ferme. Adrien Duval a réclamé la révocation immédiate de Véronique Leu-Govind, tandis que Xavier-Luc Duval a salué le travail du Commissaire de police et de l’ADSU, estimant que cette enquête démontre que la justice doit s’appliquer à tous, sans distinction.

