- Gobin et Ramnarain également dans les filets du DPP
Le dossier Eco Deer Park, plus connu comme l’affaire du « Stag Party » ou encore la saga « Black Label », entre dans une phase décisive. Après plusieurs années d’enquête, de dépositions, d’allégations de pots-de-vin et de rebondissements politiques et judiciaires, le bureau du Directeur des Poursuites Publiques (DPP) estime désormais disposer d’éléments suffisants pour engager des poursuites contre trois protagonistes : l’ancien Attorney General et ex-ministre de l’Agro-industrie Maneesh Gobin, l’ancien Parliamentary Private Secretary Rajanah Dhaliah et le fonctionnaire Hurryduth Ramnarain. Le 11 août 2026, à Port-Louis, le DPP a formellement engagé les procédures dans le cadre de l’affaire liée à l’octroi d’un bail portant sur des terres de l’État à Grand-Bassin.
Deux témoins désormais au cœur du dossier
L’un des éléments les plus importants de cette nouvelle étape judiciaire réside dans la décision du DPP d’accorder l’immunité à Keegan Etwaroo et Ajay Jeetoo, deux protagonistes considérés comme des témoins essentiels dans le dossier. Ancien détenteur du bail concerné, Keegan Etwaroo aurait fourni aux enquêteurs des informations sur les circonstances entourant l’attribution du terrain. Ajay Jeetoo est, pour sa part, présenté comme un maillon important dans la circulation présumée de fonds.
En échange de leur collaboration et de leurs témoignages, les deux hommes bénéficient de l’immunité contre d’éventuelles poursuites. Cette décision donne une indication de l’orientation prise par l’accusation : leurs dépositions pourraient constituer des éléments importants du dossier contre les trois prévenus.
Un terrain de 273 hectares au centre de l’affaire
L’affaire remonte à la période 2020-2022. En novembre 2020, l’Eco Deer Park Association avait soumis une demande de bail portant sur un terrain de 273,17 hectares. L’autorisation d’octroi avait été accordée le 27 juillet 2021 pour une période de sept ans. Le contrat de bail avait ensuite été établi le 17 février 2022 et enregistré le 25 février de la même année.
Ce qui semblait, au départ, relever d’une procédure administrative et foncière allait rapidement prendre une tournure politique.
Des allégations de corruption ont émergé autour des conditions dans lesquelles le bail aurait été obtenu, avec notamment des accusations faisant état de demandes et de versements d’argent destinés à faciliter l’attribution ou la récupération du terrain. Selon les éléments évoqués au cours de l’enquête, Keegan Etwaroo aurait déclaré avoir remis Rs 300 000 au bureau de Rajanah Dhaliah, au Citadelle Mall, dans ce qui est présenté comme un paiement lié au dossier. Il aurait également fait état de la présence d’Ajay Jeetoo et de Hurryduth Ramnarain, ce dernier étant présenté comme un intermédiaire présumé dans la collecte ou la circulation de fonds.
La fameuse « Stag Party »
Le scandale a également été marqué par une fête organisée le 12 septembre 2020 à l’Eco Deer Park Association, à Grand-Bassin. Cette « Stag Party », largement commentée dans l’espace public, a fini par donner son surnom à l’affaire. Le 14 juin 2023, une reconstitution des faits avait été organisée sur les lieux en présence de Keegan Etwaroo. Celui-ci avait expliqué aux enquêteurs dans quelles circonstances il avait eu accès à la fête et avait identifié certaines des personnes présentes.Dans ses déclarations, plusieurs noms auraient été cités, dont ceux de Maneesh Gobin, Rajanah Dhaliah, Ruzaynah Beegun et Ajay Jeetoo.
Cette reconstitution avait alors contribué à relancer l’intérêt autour d’un dossier qui faisait déjà l’objet d’investigations de l’Independent Commission Against Corruption (ICAC), avant que les enquêtes ne soient poursuivies dans le nouveau cadre institutionnel de la Financial Crimes Commission.
Du « hearsay » à une procédure formelle
Le dossier avait déjà connu un épisode judiciaire en 2023 avec une tentative de poursuite privée visant Maneesh Gobin et Rajanah Dhaliah. À cette époque, le DPP avait mis fin à la procédure, considérant notamment que certains éléments reposaient sur du « hearsay evidence ». Une question centrale se posait alors : existait-il suffisamment d’éléments directs permettant de soutenir une accusation contre les personnes visées ? Keegan Etwaroo aurait notamment affirmé avoir remis de l’argent à Ajay Jeetoo, lequel l’aurait ensuite transmis à Rajanah Dhaliah. Pris isolément, ce récit pouvait soulever des interrogations sur la solidité de la chaîne de preuve.
Trois ans plus tard, la situation est différente. Le dossier examiné par le DPP provient désormais des investigations menées par les autorités compétentes. Dans son communiqué du 11 août 2026, l’Office of the DPP indique avoir conclu, après application du critère de preuve, qu’il existe une perspective raisonnable d’obtenir une condamnation et que des poursuites sont requises dans l’intérêt public.
Trois prévenus, des accusations sous la Prevention of Corruption Act
Les accusations visant Maneesh Gobin, Rajanah Dhaliah et Hurryduth Ramnarain relèvent des sections 7 et 10 de la Prevention of Corruption Act et portent sur des infractions de corruption alléguées liées à l’exercice d’une fonction publique . Maneesh Gobin avait déjà été arrêté par la Financial Crimes Commission le 28 février 2025 sous une accusation provisoire de « Public Official Using His Office for Gratification ». Il avait ensuite été libéré sous caution. Les investigations portaient notamment sur des allégations relatives à une somme de Rs 3,5 millions et à l’attribution du bail à l’Eco Deer Park Association.
Rajanah Dhaliah apparaît, lui, comme l’un des personnages centraux des premières allégations. Selon les éléments versés au dossier, il aurait été question d’une somme de Rs 4 millions afin de faciliter la récupération du bail à travers la création d’une nouvelle association.Hurryduth Ramnarain est, de son côté, soupçonné d’avoir joué un rôle dans la circulation présumée de l’argent.
Le véritable test commence maintenant
L’immunité accordée à Keegan Etwaroo et Ajay Jeetoo pourrait constituer l’un des éléments les plus scrutés de la procédure à venir. En les plaçant du côté des témoins de l’accusation, le DPP transforme deux protagonistes de l’affaire en pièces maîtresses du dossier.
Mais leurs dépositions devront résister au contre-interrogatoire et être corroborées par les autres éléments de preuve présentés devant la Financial Crimes Division.
L’affaire dépasse désormais le simple épisode du « Stag Party ». Elle touche à la gestion des terres de l’État, au fonctionnement de l’administration publique et aux relations entre responsables politiques, fonctionnaires et intérêts privés. Après des années de controverses, la saga Eco Deer Park / Stag Party / Black Label franchit donc un nouveau cap. Deux témoins bénéficient de l’immunité. Trois anciens ou actuels acteurs du dossier devront répondre devant la justice. Et c’est désormais la preuve, et non plus la polémique politique, qui devra parler.

