Leader adjoint du MMM et ministre des Infrastructures publiques, Ajay Guness dresse le bilan de sa première année au sein du gouvernement de l’Alliance du Changement. Entre grands chantiers relancés, réformes structurelles, tensions politiques au sein de la coalition Ptr–MMM et polémiques autour de la nomination de son épouse, le ministre répond sans détour. Dans cet entretien, il évoque également la stabilité du gouvernement, les défis budgétaires hérités de l’ancien régime et la discipline nécessaire pour redresser le pays.
Q : Monsieur le ministre, quel bilan tirez-vous de votre première année à la tête du ministère des Infrastructures nationales ?
Ajay Guness : D’abord, il faut rappeler que si l’Alliance du Changement n’avait pas remporté les élections, nul ne sait dans quel état se trouverait le pays aujourd’hui. Le précédent régime avait laissé un lourd héritage : un endettement abyssal, une corruption systémique, une insécurité croissante et une gouvernance défaillante. Le premier bilan de cette année, c’est donc celui d’un redressement moral et institutionnel.
Quand j’ai pris les rênes du ministère, la situation était chaotique. Les dettes s’étaient accumulées, la National Development Unit (NDU) ne fonctionnait plus correctement, et des contrats avaient été alloués sans l’aval du ministère des Finances. Nous avons dû remettre de l’ordre et redéfinir les priorités.
Un exemple concret : le projet Beaux Songes Link Road. Sous l’ancien gouvernement, ce projet avait pris plus d’un an de retard ; les acquisitions de terres n’avaient pas été faites et le tracé initial ne reliait même pas La Brasserie ! Nous avons revu l’ensemble du plan pour intégrer une liaison stratégique entre Cascavelle, Flic-en-Flac et Tamarin, désenclavant ainsi une zone balnéaire en pleine expansion.
Aujourd’hui, la machine fonctionne. Les grands chantiers sont de nouveau coordonnés, les procédures respectées, et nous avons retrouvé la rigueur qui manquait cruellement à l’administration.
« L’Inde nous accompagne pour concrétiser la M4, la M5 et la Ring Road »
Q : Après la phase 2 de la route La Vigie–La Brasserie–Beaux Songes, quels sont les projets prioritaires d’ici fin 2025 ?
A.G. : Le chantier Beau Songes–Cascavelle sera livré vers le 20 décembre. Ensuite, plusieurs projets stratégiques verront le jour en 2025 : la M4 et la M5, deux nouvelles autoroutes qui amélioreront la connectivité nord-sud et est-ouest, ainsi que la Ring Road, dont la finalisation est prioritaire. Ces projets ont été rendus possibles grâce au soutien financier obtenu du gouvernement indien après la visite du Premier ministre à New Delhi. C’est une coopération solide, fondée sur la confiance et la vision partagée d’un développement durable.
Q : Comment éviter les retards et les surcoûts, tout en garantissant la qualité des ouvrages ?
A.G. : Trop de projets, dans le passé, ont démarré sans que les acquisitions de terrain ne soient complétées. C’est la principale cause des retards et des dépassements de coûts. J’ai donné des instructions fermes : aucun projet ne doit débuter sans que le foncier soit sécurisé. Bien sûr, des ajustements mineurs peuvent être nécessaires sur la durée d’un projet, mais nous privilégions désormais la planification avant l’exécution. Cette discipline administrative est ce qui manquait le plus à nos institutions.
Q : Les routes sont souvent abîmées après les travaux des services publics. Que prévoyez-vous pour remédier à cette situation ?
A.G. : C’est un vrai problème. Chaque instance effectue ses réparations à sa manière, et souvent sans respecter les normes. Nous travaillons sur un protocole d’accord avec la CWA afin que la Road Development Authority (RDA) soit chargée des travaux de réfection, car elle dispose des compétences techniques nécessaires.
Nous étudions également la possibilité de reclasser davantage de routes comme « classified roads », afin qu’une seule entité, la RDA soit responsable de leur entretien. Cela permettra une meilleure cohérence et un gain de qualité.
« Certains Chagossiens se sont laissé instrumentaliser »
Q : Vous suivez de près le dossier Chagos. Que pensez-vous de la campagne des conservateurs britanniques pour freiner le processus de restitution ?
A.G. : C’est regrettable. Ce qui est encore plus triste, c’est que certains Chagossiens ont, consciemment ou non, soutenu ces partis britanniques, affaiblissant ainsi leur propre cause. À Maurice, nous avons toujours défendu la lutte d’Olivier Bancoult et continuerons à le faire. L’unité est notre meilleure arme face à la mauvaise foi britannique.
Q : Un an après la victoire de l’Alliance du Changement, estimez-vous que le gouvernement a répondu aux attentes de la population ?
A.G. : Il faut replacer les choses dans leur contexte. Lorsque nous avons pris le pouvoir, nous avons hérité d’un pays endetté à hauteur de Rs 650 milliards, fracturé socialement et moralement, et sur le point d’être déclassé par Moody’s. Nous avons présenté un budget responsable, en prenant des décisions difficiles mais indispensables pour éviter le naufrage économique.
Nous avons également agi sur des urgences : la question énergétique, pour prévenir tout délestage, et la relance du dossier Chagos, traité avec rapidité et détermination. Ce sont des chantiers lourds, menés en un temps record. Je crois que la population commence à voir les résultats, même si beaucoup de décisions n’ont pas d’effet immédiat dans le quotidien.
« Nous avons évité la faillite d’un pays surendetté »
Q : Certains estiment que les mesures sont trop techniques et peu visibles pour le citoyen. Que leur répondez-vous ?
A.G. : C’est vrai que les Mauriciens souhaitent des actions concrètes, notamment sur le coût de la vie. Le problème, c’est que l’ancien régime avait instauré une culture de la facilité : donner de l’argent à tort et à travers. Or, une économie ne peut pas fonctionner sur cette base.
Nous devons, collectivement, réapprendre la discipline financière. Cela prend du temps, mais les résultats viendront. D’ailleurs, nous avons déjà agi sur les produits essentiels et le prix des carburants, qui a connu deux baisses en un an. Nous travaillons sur d’autres mesures, même si les tendances mondiales restent inflationnistes.
« La FCC a rétabli la crédibilité des institutions »
Q : L’arrestation de Pravind Jugnauth et des anciens responsables dans l’affaire Reward Money a bouleversé la scène politique. Comment l’interprétez-vous ?
A.G. : Cette affaire montre que les institutions fonctionnent enfin librement. Dès notre arrivée, nous avons remplacé l’ICAC par la Financial Crimes Commission (FCC), parce que l’ancienne agence était devenue un instrument politique. La FCC travaille sans interférence. Elle traite des dizaines de dossiers complexes, et ses enquêteurs sont sur tous les fronts. Les résultats sont là : la justice avance, et la population le constate.
Nous irons plus loin encore avec la création prochaine de la National Crime Agency, un organisme plus musclé pour lutter contre la criminalité financière et institutionnelle.
« Les discussions entre le Ptr et le MMM se poursuivent dans le respect »
Q : On parle de tensions entre le Ptr et le MMM, jusqu’à un supposé vote sur le maintien de l’alliance. Qu’en est-il vraiment ?
Il n’a jamais été question d’un vote au cours du bureau politique qui s’est tenu jeudi! La question de quitter le gouvernement n’était pas à l’agenda. Ce qui s’est passé, c’est que cinq membres du Ptr et cinq du MMM se sont réunis pour discuter de certains points à approfondir.
Ensuite, le Premier ministre et son adjoint ont eu un tête-à-tête jeudi, et cela a été évoqué lors du bureau politique. Les discussions se poursuivent dans la sérénité. Les adversaires du gouvernement, surtout ceux du MSM, cherchent à semer le doute, mais ils peuvent toujours attendre !
Q : Paul Bérenger a évoqué des “macadams” au sein de l’alliance. Comment aplanir ces différends ?
Nous ne voulons pas étaler cela publiquement pour des raisons évidentes. Les réunions, comme celles de la semaine dernière, servent justement à aborder ces sujets. Certains points ont déjà été réglés, d’autres le seront prochainement. Le travail du gouvernement continue normalement.
« La force du MMM est dans ces instances »
Q : Un mécanisme est-il prévu pour gérer les différends internes sans passer par les réseaux sociaux ?
Qu’on le veuille ou non, les réseaux sociaux sont utilisés par certains, sous anonymat, pour inciter les gens à douter de tout. Ainsi, les deux équipes de cinq du MMM et du Ptr ont décidé de se rencontrer régulièrement pour dissiper les malentendus éventuels. Nous voulons privilégier la concertation et la discrétion.
Au MMM, prépare-t-on déjà l’après-Bérenger ? Le parti a-t-il réellement un avenir sans son leader historique ?
A.G : Le MMM est une institution. Pour l’heure, le leader a toutes ses capacités et son travail est remarquable. Le MMM a toujours fonctionné avec une intelligence collégiale, à travers ses instances le Bureau politique, le Comité central et les comités régionaux. C’est ce mode de fonctionnement collectif qui fait notre force et qui assure la continuité du parti, au-delà des individus. Le parti saura se renouveler le moment venu.
« Mon épouse a fait une carrière exemplaire »
Q : Votre épouse a fait l’objet de critiques concernant sa nomination et sa rémunération. Que répondez-vous ?
A.G. : Cette affaire est née d’une question parlementaire et d’articles inexacts. Mon épouse travaille dans cette institution depuis plus de quarante ans ! Elle a gravi tous les échelons de manière méritée. Elle a déjà été blanchie par la justice dans une affaire similaire, où il a été reconnu qu’elle avait l’ancienneté et les qualifications requises. Quant à son salaire, il respecte parfaitement les barèmes du PRB et n’est pas ce qui est rapporté dans la presse.
C’est malheureux qu’on s’en prenne à une personne uniquement parce qu’elle est l’épouse d’un ministre. Ces attaques personnelles ne grandissent pas leurs auteurs.
Q : Autre sujet qui fâche , la pension à 65 ans reste un sujet d’impopularité. Était-ce inévitable ?
A.G. : Oui. Le système était devenu insoutenable à cause des dérives du passé. Ne rien faire, c’était condamner le pays à ne plus pouvoir payer les pensions dans dix ans. Nous avons pris cette mesure difficile, mais nécessaire. Et nous avons prévu des dispositifs d’aide pour les personnes en difficulté. C’est la responsabilité d’un gouvernement sérieux : agir pour l’avenir, pas pour les sondages.
« L’Alliance du Changement reste unie, déterminée et tournée vers l’avenir »
Q : Qu’en est-il de la réforme électorale et du financement des partis politiques ?
A.G. : Ces dossiers avancent. Paul Bérenger a déjà relancé le débat publiquement. Une ébauche avait été préparée en 2014 lors de la précédente alliance Ptr–MMM. Nous allons la réactualiser et travailler sur un projet de loi dans les mois à venir. La réforme constitutionnelle, quant à elle, fera l’objet d’un texte distinct, afin de ne pas tout mélanger et d’avancer plus rapidement.
Q : Après une année intense entre grands chantiers, victoire diplomatique et tensions politiques quel message adressez-vous aux Mauriciens ?
A.G. : Je demande à la population de garder confiance. Nous savons où nous voulons mener le pays. Oui, la période est difficile ; oui, certaines mesures sont impopulaires ; mais elles sont essentielles pour assurer un avenir stable à nos jeunes.
Nous avons choisi la rigueur plutôt que la facilité, la réforme plutôt que l’inaction. C’est le prix à payer pour reconstruire un État solide, juste et prospère.

