Après quelques mois d’existence, la National Agency for Drug Control pose les fondations d’une approche plus moderne et cohérente face au fléau de la drogue. Son CEO, le Dr Fayzal Sulliman, explique au Journal du Dimanche la vision, les priorités et les défis d’une institution qui veut allier fermeté, prévention et accompagnement humain.
Cela fait quatre mois que la National Agency for Drug Control (NADC) Act est en vigueur. Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez accueilli cette responsabilité ?
Elle représente pour moi un engagement fort et une mission de confiance. La création de la NADC marque une étape importante dans la lutte contre la drogue à Maurice. L’objectif n’est plus seulement de réprimer, mais de construire une approche plus humaine et efficace, qui allie prévention, santé publique, justice et réinsertion. C’est un travail collectif qui demande méthode, écoute et courage.
Quel est précisément le rôle de la NADC dans ce nouveau dispositif national ?
La NADC est le centre de coordination de la lutte antidrogue. Elle réunit les actions des ministères, fixe les normes de prévention et de traitement, évalue les politiques à partir de données réelles et publie des indicateurs transparents pour informer le public. Son rôle est d’unir, de réguler, d’analyser et de rendre des comptes. Enfin la transparence par la publication régulière d’indicateurs en open data sur la prévalence, les saisies, les admissions en traitement ou les rechutes. Cette dimension publique est essentielle pour restaurer la confiance et responsabiliser la société
« Le marché mondial du cannabis médical se développe et attire les regards économiques »
Le débat sur la dépénalisation du cannabis refait surface. Comment l’expliquez-vous ?
Ce débat n’est pas nouveau mais il prend aujourd’hui une nouvelle dimension car plusieurs éléments convergent. Les instances internationales comme l’OMS et la Commission des stupéfiants de l’ONU ont reclassé le cannabis en reconnaissant son potentiel thérapeutique. Parallèlement, l’expérience mondiale montre que la criminalisation de l’usage personnel n’a pas atteint ses objectifs. Elle a saturé les tribunaux et les prisons sans réduire l’offre ni la demande. Le marché mondial du cannabis médical se développe et attire les regards économiques. Enfin la santé publique reconnaît désormais que la peur du châtiment empêche les usagers d’accéder aux soins.
En quoi le cannabis se distingue-t-il des drogues dures sur le plan médical et toxicologique ?
Le cannabis se différencie surtout par son profil de dépendance et sa toxicité. Les opioïdes comme l’héroïne ou le fentanyl provoquent une dépendance physique sévère et un risque de décès par arrêt respiratoire en cas de surdose. Le cannabis, lui, agit sur d’autres récepteurs du cerveau et ne provoque pas d’overdose létale. Cependant il n’est pas inoffensif. La fumée, quelle que soit la substance, contient des hydrocarbures aromatiques et du monoxyde de carbone. C’est pourquoi le message “fumer tue” demeure vrai. L’usage répété peut provoquer des troubles respiratoires, une dépendance psychologique et, chez les jeunes, des perturbations cognitives.
« La dépénalisation doit donc être pensée avec rigueur, encadrée, évaluée »
Quels seraient les risques d’une dépénalisation mal préparée ?
Une dépénalisation improvisée pourrait générer plusieurs dérives. Sur le plan sanitaire, une augmentation de l’usage, notamment chez les adolescents, pourrait accroître les troubles psychotiques et anxieux. Sur le plan qualitatif, un cadre mal régulé ouvrirait la porte à des produits dangereux ou adultérés. Fiscalement, une taxe trop élevée encouragerait le marché noir alors qu’une taxe trop faible ne couvrirait pas les coûts sociaux. Enfin la question de l’âge légal est capitale car le cerveau se développe jusqu’à 21 ans. L’exposition précoce au THC peut perturber le développement neurocognitif et favoriser la dépendance. La dépénalisation doit donc être pensée avec rigueur, encadrée, évaluée et accompagnée d’une vaste campagne d’éducation.
La société mauricienne est-elle prête à débattre de ce sujet de manière rationnelle ?
Pas encore pleinement. L’information circule mais elle reste souvent fragmentée et émotionnelle. Le débat public doit se fonder sur des faits, non sur la peur ou l’idéologie. C’est pour cela que la NADC veut lancer une campagne nationale de communication scientifique afin de présenter objectivement les risques et les bénéfices. Il faut expliquer, contextualiser, comparer les modèles étrangers et fournir aux citoyens les outils nécessaires pour juger par eux-mêmes. La démocratie exige la connaissance et non le dogme.
« La décriminalisation des petits délits, c’est moins de prisons et plus de solutions humaines. »
Une dépénalisation pourrait-elle alléger la charge des tribunaux et des prisons ?
Oui, à condition d’être bien ciblée. En concentrant les poursuites sur le trafic et en allégeant la répression de la simple possession, on libère des ressources judiciaires considérables. La police et les tribunaux peuvent alors se concentrer sur les trafiquants et les réseaux. En parallèle, la décriminalisation des petits délits contribuerait à réduire la population carcérale, tout en offrant des alternatives de réhabilitation. Mais cela ne doit pas être une simple tolérance. Il faut instaurer un système d’amendes civiles, de suivis thérapeutiques ou d’injonctions de traitement. Le Portugal a démontré que cette approche est plus efficace que l’incarcération.
Comment éviter que la dépénalisation ne banalise la consommation chez les jeunes ?
C’est là le principal défi. Le changement de statut juridique ne doit pas être interprété comme une autorisation morale. Il faut maintenir une communication claire et cohérente sur les risques neurologiques et psychologiques. La politique des prix, la restriction de la publicité, l’interdiction stricte de la vente aux mineurs et des sanctions sévères pour les contrevenants sont indispensables. Mais la clé reste l’éducation. Dès l’école primaire, les programmes de compétences de vie doivent enseigner les effets des drogues sur le cerveau et l’importance de la maîtrise de soi.
« Former l’esprit critique des jeunes, c’est la meilleure prévention. »
Quelles actions de prévention concrètes la NADC compte-t-elle mener dans les établissements scolaires et universitaires ?
Notre approche sera graduelle et intégrée. Nous voulons d’abord introduire dans le curriculum scolaire des modules sur la neuroscience, les addictions et la pensée critique. Ensuite nous mettrons en place un système de dépistage et d’intervention précoce pour détecter les usages à risque et orienter les élèves vers les soins. Enfin nous voulons impliquer les parents à travers des ateliers qui leur apprendront à reconnaître les signaux d’alerte et à dialoguer sans stigmatiser. Sur les campus universitaires, nous encouragerons des campagnes de sensibilisation par les pairs, car la parole des jeunes a plus d’impact sur leurs camarades.
Les drogues synthétiques prennent de l’ampleur de jour en jour . Quelle est votre priorité opérationnelle face à ce phénomène ?
Notre priorité absolue est la mise en place d’un système d’alerte précoce, un Early Warning System. Ce dispositif permettra d’identifier rapidement les nouvelles substances psychoactives qui circulent sur le marché, souvent plus puissantes et plus dangereuses que les drogues traditionnelles. Nous renforçons les capacités du Forensic Science Laboratory et travaillons avec les douanes pour améliorer les contrôles aux frontières. Les drogues synthétiques arrivent souvent par colis postaux ou via Internet. Nous devons donc renforcer la coopération avec INTERPOL et l’ONUDC et développer nos compétences en cyber-investigation.
La réduction des risques fait parfois débat. Pensez-vous qu’elle doit devenir un pilier officiel de la politique nationale ?
Oui sans hésitation. La réduction des risques n’est pas un encouragement à consommer mais une stratégie de santé publique fondée sur la science. Distribuer la naloxone pour prévenir les overdoses, offrir des tests de pureté pour éviter les contaminations mortelles, proposer des échanges de seringues pour réduire la transmission du VIH et des hépatites, tout cela sauve des vies. Ces dispositifs permettent aussi d’ouvrir un lien entre les usagers et le système de soins. Ils réduisent les coûts hospitaliers à long terme et favorisent la réinsertion. C’est une politique de bon sens et d’humanité.
« Remplacer la punition par la guérison, c’est ça le vrai changement. »
Comment concilier la fermeté envers les trafiquants et l’accompagnement des usagers ?
C’est l’équilibre que toute politique moderne doit trouver. Contre les trafiquants, il faut une fermeté absolue, des enquêtes financières, des saisies d’avoirs et le démantèlement des réseaux. Mais pour l’usager, la réponse doit être médicale et sociale. L’idée est d’introduire un système de dérivation qui permet de remplacer la sanction pénale par un traitement ou un accompagnement psychologique. C’est le modèle portugais, et il fonctionne. Il réduit la récidive et restaure la dignité des personnes concernées.
La NADC proposera-t-elle une orientation claire au gouvernement sur la dépénalisation ?
Notre mission est de conseiller, pas de décider. Nous préparons un document d’options politiques qui présentera trois scénarios : la décriminalisation, la dépénalisation administrative et la légalisation encadrée. Pour chacune, nous analyserons les impacts sanitaires, sociaux, économiques et juridiques. Notre recommandation finale reposera sur une analyse coût-bénéfice afin de déterminer ce qui maximise la santé publique et la sécurité nationale dans le contexte mauricien.
« Le cannabis paraît une évasion, mais c’est souvent une impasse. La vraie liberté, c’est de garder le contrôle de soi. »
Face à la désinformation croissante sur les drogues, quel dispositif comptez-vous mettre en place ?
Nous allons créer un Observatoire national des drogues au sein de la NADC. Il publiera régulièrement des fiches de vérification scientifique pour contrer les fausses informations. Nous organiserons aussi des campagnes de communication crédibles, adaptées à chaque tranche d’âge, en collaboration avec les médias et les ONG. L’objectif est d’éviter les discours moralisateurs qui ont échoué et de privilégier une approche factuelle et pédagogique. La lutte contre la désinformation fait partie intégrante de la prévention.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes et aux familles confrontées à l’addiction ?
Aux jeunes je dirais que le cannabis peut sembler une porte d’évasion mais c’est souvent une impasse. Le THC altère la concentration, la mémoire et la motivation. La vraie liberté, c’est de garder le contrôle de son esprit et de ses choix. Aux familles je veux dire que l’addiction n’est pas une faute morale mais une maladie chronique qui se soigne. Le rôle des proches est essentiel, non pas dans le jugement mais dans le soutien et la compassion. La NADC travaille à rendre les traitements plus accessibles, plus confidentiels et moins stigmatisants. Personne n’est perdu, il existe toujours un chemin vers la guérison

