Au bord de l’asphyxie financière, la Central Water Authority (CWA) affiche des comptes dans le rouge : Rs 755 millions de déficit, Rs 11,2 milliards de dettes, des centaines de millions dus au gouvernement, au CEB et aux fournisseurs. En dévoilant ces chiffres au Parlement, le ministre Patrick Assirvaden a mis en lumière une crise profonde qui dépasse la simple question financière et remet en cause tout le modèle de gestion de l’eau à Maurice.
Au Parlement, répondant à une question du député de Flacq–Bon-Accueil, Chandraprakash Ramkalawon, sur la situation financière de l’organisme, le ministre Patrick Assirvaden a reconnu sans détour la gravité de la situation. « La CWA m’informe qu’elle rencontre actuellement d’importantes difficultés financières, principalement dues à la hausse des coûts d’exploitation, notamment ceux liés à l’électricité et aux charges de personnel, alors que les tarifs de l’eau sont restés inchangés depuis janvier 2012 », a-t-il indiqué.
Pour l’exercice clos au 30 juin 2025, la CWA a enregistré « un déficit de Rs 755 millions ». Le ministre a ajouté que « son passif total s’élève actuellement à Rs 11,2 milliards ». À eux seuls, ces chiffres témoignent d’un organisme au bord du gouffre.
Selon Patrick Assirvaden, plusieurs facteurs ont contribué à la dégradation de la situation financière de la CWA. Le premier est d’ordre structurel et remonte à plus de quinze ans : « Les revenus provenant de la vente de l’eau pompée des forages (boreholes) de la CWA sont versés directement au Consolidated Fund et non dans les comptes de la CWA depuis juillet 2009. » En d’autres termes, une partie significative des revenus potentiels de l’organisme ne lui revient plus directement, ce qui fragilise sa capacité à financer ses opérations et ses investissements.
Un modèle économique devenu intenable
À cela s’ajoute un blocage tarifaire prolongé, désormais dénoncé jusque dans les rangs du gouvernement. « L’absence de révision du tarif de l’eau depuis janvier 2012 a conduit à une situation où le coût de fourniture de l’eau est de Rs 24 par mètre cube, alors que celle-ci est vendue à Rs 14 le mètre cube. Cela représente une perte de Rs 10 sur chaque mètre cube distribué », a expliqué le ministre.
Il a insisté sur cette contradiction fondamentale : « Comme mentionné plus tôt, chaque mètre cube d’eau produit par la CWA revient actuellement à environ Rs 24, alors qu’il est facturé Rs 14. Cet écart important entre le coût réel de production et le tarif appliqué pose un véritable défi de soutenabilité financière pour le service public de l’eau à moyen et long terme. »
Cette situation est aggravée par la hausse marquée de plusieurs coûts d’exploitation.
Patrick Assirvaden a évoqué « une augmentation significative du coût des produits chimiques, notamment le chlore et la chaux utilisés pour le traitement de l’eau, ainsi qu’une hausse importante des coûts de l’électricité ».
Autrement dit, la CWA se retrouve prise en étau entre des dépenses en constante augmentation et des recettes structurellement insuffisantes en raison d’une tarification restée figée depuis quatorze ans.
Des dettes colossales et une trésorerie exsangue
Les chiffres communiqués au Parlement illustrent une spirale d’endettement particulièrement préoccupante. « À ce jour, le montant total dû au gouvernement mauricien par la CWA s’élève à Rs 3,47 milliards. Sur cette somme, les arriérés représentent Rs 2,92 milliards », a indiqué le ministre. Parallèlement, les dettes envers les fournisseurs et les prestataires se sont accumulées.
« Au 25 juin 2026, le montant total des paiements dus aux entrepreneurs, prestataires de services et fournisseurs s’élevait à environ Rs 697 millions. Sur ce montant, Rs 470 millions sont dus au Central Electricity Board (CEB) au titre de factures d’électricité accumulées depuis plusieurs années. »
Pour tenter de maintenir sa trésorerie à flot, la CWA a dû contracter un découvert bancaire de Rs 350 millions auprès de la Mauritius Commercial Bank (MCB). Des observateurs soulignent qu’il reste à déterminer si le déficit de Rs 755 millions et le passif de Rs 11,2 milliards, arrêtés au 30 juin 2025, tiennent compte des nombreuses procédures judiciaires actuellement engagées contre l’organisme.
« On sait qu’il existe actuellement plusieurs procès importants contre la CWA, dans lesquels des centaines de millions de roupies sont réclamées à titre de dommages et intérêts », fait-on observer. L’addition finale pourrait donc s’avérer encore plus lourde.
Une gouvernance remise en question
Au-delà des chiffres, c’est la gouvernance de l’organisme qui est également pointée du doigt. « Durant les dix dernières années, et peut-être même davantage, la CWA a malheureusement souffert d’une très mauvaise gestion. Ceux qui se sont succédé à sa tête n’ont pas réussi à redresser la barre. Nous ne voulons pas personnaliser le débat, mais force est de constater que la situation n’a cessé de se détériorer », estime un observateur.
L’une des critiques majeures concerne la gestion des fonds destinés à des projets spécifiques. « À la CWA, un problème récurrent est que les fonds reçus pour financer des projets précis sont versés dans le compte courant de l’organisation. Résultat : les projets prennent du retard, les coûts augmentent et plusieurs entrepreneurs poursuivent aujourd’hui la CWA pour des factures impayées. »
Des interrogations persistent également sur les fonds collectés à travers le prix des carburants.
« Dans la structure du prix du carburant, une contribution de Rs 2 par litre est prélevée pour le Build Mauritius Fund et le remplacement des conduites d’eau. Où va réellement cet argent ? Est-il effectivement consacré à ces projets ou sert-il à financer le fonctionnement courant et les déficits de la CWA ? Toutes ces questions méritent des réponses. »
La gestion juridique de l’organisme est également critiquée. « On a le sentiment que le ministère de Patrick Assirvaden devrait revoir l’équipe juridique de la CWA. Certaines décisions prises ne semblent pas relever du bon sens et risquent de coûter extrêmement cher à l’organisme. »
Qui doit réellement payer pour l’eau ?
Le débat met aussi en lumière la question de l’équité dans la tarification. Patrick Assirvaden a confirmé qu’une révision des tarifs est actuellement à l’étude, tout en fixant une ligne rouge.
« Dans ce contexte, une réflexion est en cours afin de revoir cette équation tarifaire et d’assurer un meilleur équilibre entre les coûts de production et les revenus générés par le service. Toutefois, je tiens à préciser que toute éventuelle révision concernera uniquement les consommateurs non domestiques. Il n’est nullement question d’alourdir la charge des ménages. Notre priorité demeure la préservation du pouvoir d’achat des familles mauriciennes. » Le ministre a également pointé certaines entreprises qui bénéficient indirectement d’une eau fortement subventionnée.
« Je souhaite attirer l’attention de cette Assemblée sur le cas de certaines entreprises qui utilisent l’eau distribuée par la CWA à des fins commerciales. Dans certains cas, le coût de l’eau contenue dans une bouteille vendue dans les supermarchés représente à peine entre trois et cinq sous. Nous savons tous combien cette bouteille est ensuite vendue. Il est donc légitime de s’interroger sur la contribution de ces usagers commerciaux à la pérennité du service public de l’eau. »
Plus largement, certains observateurs rappellent le paradoxe du comportement des consommateurs. « Tout le monde veut pouvoir ouvrir son robinet à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, mais personne ne veut payer davantage. Les gens sont prêts à dépenser plus de Rs 100 pour une bouteille de boisson gazeuse, mais refusent toute hausse du tarif de l’eau, alors que derrière celle-ci se trouvent des infrastructures coûteuses, des stations de traitement, des pompes, des kilomètres de conduites et un entretien permanent. Si la CWA ne reçoit pas suffisamment de revenus, comment pourra-t-elle continuer à évoluer ? »
Privatisation : une solution ou un tabou politique ?
Face à cette impasse, certains estiment qu’il faudrait « sérieusement envisager une ouverture du secteur au privé, sous la supervision étroite de l’État », estimant qu’il n’est plus possible de maintenir une situation qui ne cesse de se détériorer.
« La situation est grave, elle est désastreuse. Malheureusement, certains pensent qu’il n’existe plus d’autre solution que de privatiser la CWA », résument-ils.
Mais le contexte politique rend une telle réforme particulièrement délicate. La récente polémique autour de la réforme des pensions a déjà considérablement tendu le climat social. « Le contexte politique actuel fait que toute réforme de fond offrirait immédiatement un terrain favorable à l’opposition pour mener une campagne de démagogie », craignent certains observateurs.
Patrick Assirvaden, lui, avance avec prudence. « Dans cette optique, de nouveaux barèmes tarifaires entreront en vigueur dans les prochains mois pour certains secteurs », a-t-il annoncé.Certaines voix proposent également de cibler davantage les gros consommateurs et les usages de confort.
« Ceux qui possèdent des piscines devraient contribuer davantage. Il faudrait également revoir les mécanismes liés au gaspillage, aux branchements illégaux et aux pertes sur le réseau. Les chiffres révélés aujourd’hui sont tout simplement accablants. »
Au final, la crise de la CWA cristallise toutes les contradictions d’un service public essentiel : garantir un accès universel à l’eau, préserver le pouvoir d’achat des ménages, assurer une contribution plus équitable des gros consommateurs et des entreprises, tout en rétablissant la viabilité financière de l’organisme.
Entre immobilisme et réformes potentiellement impopulaires, le gouvernement dispose désormais de très peu de marge de manœuvre. Les décisions qui seront prises dans les prochains mois, notamment sur la révision des tarifs, la gouvernance et le financement de la CWA, détermineront si l’organisme peut encore être redressé sans remettre profondément en cause le modèle actuel du service public de l’eau.

