Ancien député du MMM, journaliste, éditorialiste et observateur politique incontournable, Jean-Claude de L’Estrac décrypte avec franchise et lucidité les récents remous au sein de l’Alliance du Changement. Entre crise interne, succession en suspens, tensions générationnelles et rapports de force délicats, il livre une analyse sans filtre de cette séquence politique majeure où le MMM se retrouve à nouveau à la croisée des chemins.
Que doit-on comprendre de ce changement soudain de posture entre le week-end et lundi ? S’agit-il d’un simple ajustement tactique ou d’un véritable désaveu interne pour Paul Bérenger ?
Faisons la distinction entre l’intérêt du pays et les affaires des partis politiques. Je pense que le pays est plutôt soulagé par la tournure des évènements. Les défis à relever sont énormes, nous ne pouvons-nous permettre le luxe d’une nouvelle déstabilisation.
Le MMM est en effet à une phase délicate de son histoire. Indépendamment de sa participation au gouvernement se joue aussi la question de la succession de Bérenger. Le Parti travailliste est plus relaxe, mais la question se posera également dans un avenir pas trop lointain. Nous sommes à une croisée de chemins.
L’orientation prise par le bureau politique laisse penser à des pressions internes fortes. Peut-on parler d’une recomposition silencieuse des centres d’influence au sein du MMM ?
Ce n’est pas le bureau politique qui avait été convoqué par Bérenger. Il avait opté pour le comité central, sans doute confiant d’un plus fort soutien qu’à son BP. L’annonce du Premier ministre adjoint de sa décision de ne pas quitter le gouvernement a évité au parti un vote qui l’aurait divisé, peut-être même provoqué son implosion.
« Joanna a dérangé une partie du parti par ses prises de position, mais cela ne l’exclut pas du tout, au contraire… »
Ce moment révèle-t-il une évolution idéologique du parti, ou est-ce avant tout une crise de gouvernance interne, liée à l’usure du leadership ?
Il n’y a rien d’idéologique dans cette crise. Il y a surtout un début de contestation d’un leadership autoritaire crépusculaire et la manifestation des ambitions. Aucune disposition n’existe dans la constitution du parti, pour ce qu’elle vaut encore, pour préparer une succession. Ce sera donc une guerre de personnes.
La confrontation générationnelle semble s’être cristallisée. Le MMM peut-il encore concilier les attentes d’une vieille garde et celles d’une nouvelle génération impatiente d’imprimer sa marque ?
Ce n’est pas ainsi que je vois les choses. Ce n’est pas une guerre de générations. C’est tout bêtement, comme souvent, un conflit de personnes. Le MMM a le choix : soit il tombe dans la facilité dynastique, soit il met en place un mécanisme démocratique qui désignera, le moment venu, sa nouvelle direction.
« Bérenger est un chat politique. Il a plusieurs vies. »
Le refus public de Joanna Bérenger de prendre la tête du parti dans un message posté sur sa page Facebook : message politique, prudence stratégique ou malaise plus profond ?
Je pense que Joanna Bérenger a souhaité calmer une récente montée d’hostilités à son égard, suite à une première phase réussie de son entrée en politique. Depuis, certaines de ses prises de position ne lui ont pas fait que des amis au sein du parti.Cela dit, je pense que son dernier message est tout à fait conjoncturel. Elle reste dans l’équation.
La crédibilité personnelle de Paul Bérenger a-t-elle été affectée par cet épisode, ou conserve-t-il encore un capital politique capable de peser ?
Bérenger est un chat politique. Il a plusieurs vies. Et je ne suis pas certain que sa crédibilité personnelle a été affectée par le dernier épisode.
J’entends beaucoup de Mauriciens reconnaître que, sur le fond, Bérenger a raison de contester certaines actions du gouvernement, même s’ils trouvent qu’il aurait dû mettre un peu de diplomatie dans ses sorties publiques. En tout cas, il continuera à peser, surtout que le Premier ministre semble vouloir que l’alliance perdure.
La fermeté affichée par Navin Ramgoolam notamment sur la reconduction du Commissaire de Police redéfinit-elle le rapport de force au sein de l’Alliance du Changement ?
Si c’est de fermeté qu’il s’agit, elle est mal avisée. Au sein d’une alliance, il faut surtout de la conversation, des échanges, des compromis.
Navin Ramgoolam est là où il est aujourd’hui grâce à des alliés. Non, il n’est pas le seul maître à bord. Ses prérogatives de Premier ministre existent parce que des alliés l’ont soutenu. Il faut qu’il s’en souvienne.
« On ne peut pas réclamer en un an ce qui nécessite tout un mandat pour être construit. »
La pension à 65 ans a été présentée comme un désaccord majeur par la population. Mais n’était-ce pas plutôt le symptôme d’un malaise plus profond sur le sens et la direction de la coalition ?
Pas du tout. Que je sache, il n’y a aucun désaccord sur cette réforme indispensable entre les dirigeants de l’alliance, ils ont été à la hauteur de l’enjeu.
Des retraités se sont montrés hostiles à cette réforme parce qu’on ne leur a pas expliqué qu’il s’agissait de protéger les pensions de leurs enfants et de leurs petits-enfants.
Comment interprétez-vous la réaction du public, qui oscille entre lassitude, ironie et exaspération après un an de l’Alliance du Changement ?
La conjonction de deux facteurs : l’impatience de la population gavée de promesses et la faiblesse de la communication gouvernementale.Il n’est pas raisonnable d’exiger tous les résultats au bout de 12 mois d’un gouvernement qui a un mandat de 60 mois.
Dernière question : la presse vous manque ? Comment voyez-vous ses évolutions ?
Pas la presse parce que j’ai la chance de toujours pouvoir m’exprimer dans un grand nombre de supports. Mais j’ai commencé à me poser des questions. Je suis atterré par la frivolité des commentaires de beaucoup de Mauriciens sur les réseaux sociaux dont beaucoup ne comprennent rien à rien et se contentent d’insulter et de diffamer. Au point où je me pose la question de savoir s’il ne vaut pas mieux les laisser dans leur crasse.

